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L'ARCHIPEL
MERGUI: UNE LIBERTÉ SURVEILLÉE ET UN LITTORAL
À CONQUÉRIR EN BASSE-BIRMANIE
Ernelle Berliet, Maxime Boutry,
Olivier Ferrari, Jacques Ivanoff, Thierry Lejard
Présentation
-top-
Les
dynamiques sociales qui recomposent le paysage dans le sud
de la Birmanie, et plus particulièrement dans le Ténasserim,
s'enracinent dans une longue histoire qui dévoile à
peine ses secrets et que nous proposons ici de découvrir
de façon non exhaustive. Nous ne dédaignons
aucune discipline car l'environnement, dans ces composants
les plus larges possibles incluant la géologie, la
biologie, la botanique, la minéralogie, sont des domaines
nécessaires à l'établissement d'un inventaire
du potentiel scientifique de la région. Les travaux
de ces disciplines offrent une assise structurée et
une légitimité à la recherche en sciences
humaines (ethnologie, archéologie, psychologie notamment),
qui a du mal à s'exprimer (langues, difficulté
d'accès au terrain, climat socio-politique, rejet par
la recherche "officielle"
). Ce sont les dynamiques
identitaires qui nous intéressent, particulièrement
le terreau dans lequel elles s'expriment et non pas la recherche
théorique et cognitive qui après avoir éliminé
les frontières entre les disciplines, désagrège
l'ethnologie dans des querelles de disciplines, chacune cherchant
à défendre des territoires aux limites de plus
en plus floues.
Ces premiers travaux sont une préfiguration d'un atlas
qui permettrait d'intégrer différentes recherches
et d'offrir de nombreuses pistes, un travail qui évitera
les redites et les discours rapides et faciles des spécialistes
attitrés de la Birmanie coupés de la réalité.
Il permettra surtout une expression de la diversité
humaine et naturelle dans sa dynamique, dans sa vie et dans
sa mort, une dynamique qui nous permet de refuser d'accepter
comme fatale la préservation stérilisante de
la nature et des cultures, au profit d'une majorité
de touristes sans âme, moralement exploités par
des agences avides d'être toutes plus correctes, et
donc rentables, que les autres et qui favorisent l'immobilisme
birman au nom de la préservation des espèces
.
Cet article est donc le premier d'une série présenté
par MAP-RAID qui peu à peu lèvera le voile sur
un coin de monde oublié pendant des décennies
et qui a bien du mal à émerger sans conflit
dans le monde de la recherche actuelle.
Figure
1. Les familles lingusitiques en Birmanie
II.
Le contexte géologique
-top-
Rappelons que la géologie a toujours été
liée aux travaux portant sur les Moken, nomades marins
et premiers habitants de l'archipel. Ainsi l'exploitation
des minerais de l'archipel est un désir remarquable
chez tous les colonisateurs et les néo-colonisateurs.
Les Anglais ont fait des recherches géologiques ; F.
N. Cholmeley, ingénieur des mines est venu dans l'archipel
en 1946 pour établir une carte du potentiel géologique
de la région. Les lettres qu'ils nous a laissées
(J. Ivanoff, 1997) rapportent des contacts amicaux avec les
Moken et nous renseignent sur l'état de l'ethnie à
cette époque. Les Japonais ont emprisonnés les
Moken près des mines pour les forcer à extraire
les minerais dont ils avaient besoin et certains géologues
des "pays frères" à l'époque
de "la voie birmane vers le socialisme" se sont
rendus dans l'archipel pour évaluer son potentiel
Présentation
-top-
La recherche géologique en Birmanie a débuté
à la fin du seizième siècle avec le manuscrit
de M. R. Fitch (1599) relatant son voyage à travers
l'Asie.
Jusqu'à l'incorporation de la Birmanie dans l'empire
britannique en 1886 l'exploration a été menée
pour les ressources du pays, tel le pétrole, le gaz,
les pierres précieuses, mais aussi pour les curiosités
géologiques comme les volcans de boue sur les cotes
de l'Arakan. Ces recherches sont publiées principalement
dans le Journal of the Asiatic society of Bengal et
dans les journaux de la Geological society of India.
Avant et juste après l'indépendance de la Birmanie
en 1948 ont été publiées plusieurs compilations
traitant de différents aspects de la géologie
régionale (Pascoe, 1912 ; La Touche, 1913 ; Stamp,
1927 ; Chibber, 1934a et 1934b ; Clegg, 1938, 1941 et 1954).
D'autres compilations, plus récentes (Brunnschweiler,
1966 et 1974 ; Bender, 1983 ; Mitchell, 1981 et 1989), contiennent
aussi des données intéressantes sur la géologie
des différentes séries présentes dans
le pays.
Pour ce qui concerne la cartographie, deux cartes géologiques
sont disponibles : celle de Bender (1983) au 1 : 2 000 000
et celle de la Myanmar Oil and Gas Enterprise (MAMO)
au 1 : 1 000 000 publiée en 1977. Malheureusement,
les meilleures informations concernent les secteurs d'intérêt
économique.
À cause de sa morphologie et de sa difficulté
d'accès, l'archipel Mergui fait partie des régions
les moins connues de Birmanie, avec une cartographie approximative
réalisée principalement par satellite et des
lithologies dont les âges ont été déduits
par comparaison avec des formations connues.
Outre que par la morphologie et l'accès au terrain,
l'étude est rendue difficile par la végétation
qui recouvre l'intérieur des îles, les conditions
d'altération des roches sous un climat tropical et
le temps de parcours entre un affleurement et l'autre. Bref,
toutes ces conditions réunies font de l'archipel Mergui
un des terrains quasi-vierges du point de vue géologique,
ce qui rend le travail d'autant plus intéressant
Contexte
géologique
-top-
L'Archipel Mergui se trouve sur la marge passive Est de la
mer d'Andaman (fig. 2), un bassin d'arrière-arc ouvert
en pull-apart depuis le Miocène moyen (il y
a environ 15 millions d'années) à cause de la
subduction oblique sous la cote Ouest de Sumatra. La mer d'Andaman
s'ouvre encore actuellement en direction NNO-SSE à
une vitesse de 3,72 cm/an, et, depuis le début de son
ouverture, l'expansion a été de environ 450
km (Curray, 1999).
L'aspect actuel du sud-est asiatique est le résultat
de centaines de millions d'années de tectonique des
plaques, avec l'ouverture et la fermeture de plusieurs océans,
dont aujourd'hui il ne reste que des "cicatrices"
dans les chaînes de montagnes alpino-himalayennes. Les
reliefs birmans sont d'ailleurs génétiquement
reliés à ces chaînes.
On peut se faire une idée de l'ampleur des mouvements
des plaques si l'on pense qu'il y a 200 millions d'années
le Nord de l'Inde se trouvait à 10° de latitude
sud, séparé du reste de l'Asie par un océan
aujourd'hui disparu, tandis que l'Afrique et l'Amérique
du Sud étaient côte à côte
But
de l'étude et démarche
-top-
Le but premier de cette étude est l'exploration géologique
de cet archipel si peu connu, afin de connaître les
différentes roches qui le composent et la façon
dont celles-ci sont corrélées entre elles.
Pour ceci, nous devons travailler à plusieurs échelles,
qui vont des centaines de kilomètres à la taille
d'un atome.
Sur le terrain, il s'agit de cartographier les différentes
formations, de les décrire et de les échantillonner,
pour pouvoir ensuite les analyser en laboratoire. Les analyses
commencent par une étude des échantillons au
microscope afin de voir les éléments constituants
ces roches et, dans le cas de roches sédimentaires,
de les dater grâce aux microfossiles (là ou ils
existent).
Les roches magmatiques nécessitent des analyses géochimiques
pour connaître l'origine du magma, mais aussi des analyses
isotopiques pour les dater, quand cela est possible.
Toutes ces données doivent ensuite être interprétées
dans le cadre d'une vision plus ample qui a pour but la compréhension
de la paléogéographie des différents
microcontinents (et leur nombre) avant qu'ils n'entrent en
collision.
En résumé, nous pouvons dire qu'en partant avec
différentes pièces éparpillées,
le but est de reconstruire un puzzle représentant l'aspect
de notre planète à différentes époques.
Naturellement tout ceci ne peut pas se faire en ne tenant
compte que de la géologie de l'archipel Mergui : il
faudra confronter les données avec celles d'autres
secteurs, proches ou lointains qu'ils soient, car, comme dans
un puzzle, on ne peut pas relier n'importe quelles pièces.
Résultats
préliminaires et suite des travaux
-top-
Au bout d'une seule saison de terrain, il est difficile de
donner des résultats satisfaisants. Nous pouvons néanmoins
dire que les données récoltées sont encourageantes
pour la suite des travaux : là où les cartes
géologiques n'indiquaient que la présence monotone
de matériel sédimentaire paléozoïque(fig.
3), ont été retrouvés des affleurements
de calcaires massifs (sur un îlot près de l'île
Domel), des granites (dont les masses plus importantes étaient
déjà bien connues).
Naturellement toute interprétation serait prématurée
à ce stade ; ces observations ne sont qu'une des pièces
de ce puzzle qui, une fois assemblées avec les autres,
prendront leur signification. Pour la même raison, aucune
carte géologique n'est présentée ici,
les affleurements visités ne représenteraient
que des minuscules points isolés.
Quand les échantillons récoltés cette
année seront étudiés de plus près,
il sera possible d'établir la stratégie à
adopter pour la suite du travail : quelles coupes il faudra
lever, quelles formations sont importantes à échantillonner,
dans quel but
Conclusion
-top-
Durant cette saison de terrain ont été posées
les fondations pour une étude très intéressante.
Les nouveautés apportées par l'exploration de
certaines îles (notamment le groupe des Sisters) sont
déjà encourageantes à ce stade, et l'analyse
des échantillons va préciser la suite de l'étude.
Parallèlement, et grâce à ces résultats,
O. Ferrari mène un projet de doctorat à l'Université
de Lausanne pour couvrir le Nord de la Thailande afin de comprendre
les mouvements de plaques qui ont amené le Sud-Est
Asiatique à sa morphologie et à son emplacement
actuels.
III.
Nouvelles données archéologiques dans la région
du Ténasserim
-top-
L'histoire de la Birmanie méridionale d'avant la fin
du XIIIe siècle demeure l'une des plus mal connues
du pays à cette époque. En effet, avant que
les axes maritimes de grande distance ne se développent
au cours de la période médiévale et que
la région du Ténasserim ne devienne un carrefour
à la rencontre des routes majeures, de larges zones
d'ombre subsistent sur les siècles antérieurs.
Plusieurs fois disputée entre la Birmanie et le Siam,
cette région n'a cessé d'être un enjeu
stratégique et commercial de taille, et fut tantôt
soumise par l'un ou l'autre des deux royaumes. Cette région
doit sa prospérité à ses ressources en
étain qui proviennent des mines situées près
de Pakayi (Pagaye), à une quinzaine de kilomètres
à l'est de Tavoy (H. L. Chibber, 1934). On ne sait
quelle population était maîtresse en ces lieux
avant qu'Anawratha ne conquisse les terres du Sud au milieu
du XIe siècle.
Charnière également avec le monde Malais, le
Ténasserim figure aujourd'hui parmi les secteurs les
moins explorés de Birmanie en raison notamment des
difficultés de se rendre sur le terrain. Toutefois,
des prospections récentes menées en 2003 ont
permis de dresser un premier état des sites archéologiques
de la région et de réaliser des relevés
des structures en place quand celles-ci existent encore en
surface. L'architecture civile et domestique en particulier,
étant des constructions en matériaux légers,
il est souvent difficile dans ces régions de climat
de mousson de retrouver des traces du bâti, même
dans le cas d'emploi de briques. Ces campagnes de prospections
renouvellent et enrichissent une documentation bibliographique
bien maigre et déjà vieillie. Elles ont principalement
eu lieu dans le secteur de Tavoy et plus modestement dans
la région et l'archipel Mergui (fig. 4).
La
région de Mergui-Ténasserim
-top-
Très peu d'informations concernant la région
de Mergui-Ténasserim nous sont parvenues bien que l'occupation
humaine y soit attestée aux périodes anciennes.
Les sources textuelles nous renseignent sur la ville même
de Ténasserim (Taninthayi) : elle est communément
identifiée avec l'antique Tun Sun qui apparaît
dans les récits chinois de la dynastie des Liang (502-556
ap. J.-C.). Elle est décrite comme l'aboutissement
d'une route commerciale menant vers la péninsule malaise
(Imperial Gazetteer of India, 1908-1931, p. 296). M.
Collis (1953, p. 227) mentionne la présence de céramique
caractéristique de la dynastie Tang (618-907 ap. J.-C.)
découverte sur le site. Plus tardivement, au cours
de la période médiévale, divers auteurs
font référence à Ténasserim et
Mergui comme étant des villes portuaires importantes.
Ainsi, la première apparaît dès le XVe
siècle dans les récits de Nicolo de Conti ou
d'Abdur Razzak, puis au XVIe siècle dans les textes
de Tristan d'Acunha et de Duarto Barbosa ; la seconde est
fréquemment décrite à la même époque,
notamment chez le voyageur Cesare de Frederici qui parcourut
la région en 1568.
D'un point de vue strictement archéologique, le rempart
de Ténasserim et son pilier de fondation en granit
est l'uvre des habitants du Siam et date de 1373. Cette
enceinte présenterait un tracé octogonal, mais
le site lui-même n'a pu encore faire l'objet de prospections.
Le plus ancien témoignage épigraphique de la
région date du règne du roi Sawlu (1077 ?-1084).
Cette inscription aujourd'hui détruite, à été
trouvée à Maunlaw, à une quinzaine de
kilomètres au sud-est de Mergui, et était rédigée
en langue pâli (G. H. Luce, 1969, p. 26). La première
inscription en langue birmane date de 1269. Cette inscription
retrouvée dans la pagode Shinkodaw à Thandôk,
près de Maunglaw, décrit des dons à cette
pagode par un certain Nga Pôn, usurier du roi de Pagan
Naratihapathi (1255-1287). Un autre édifice bouddhique
est également signalé dans les sources bibliographiques,
il s'agit d'un monument nommé Zedawon et édifié
par le roi Narapatisithu en 1208 sur une colline surplombant
le fleuve nommé également Ténasserim.
Les îles au large de Mergui ont, pour leur part, été
un lieu d'échange maritime considérable, mais
aucune source bibliographique ne mentionne le moindre vestige
archéologique dans ce secteur. Les prospections dans
la région n'ont pour l'instant donné que trop
peu d'éléments pour en tirer des résultats
probants, et il faut surtout prendre en compte le fait que
la plupart des 800 îles que compte l'archipel sont couvertes
de forêt primaire. Ces conditions sont bien entendu
inappropriées à laisser des traces d'une quelconque
implantation humaine, même récente.
La
région de Tavoy
-top-
Peu de vestiges archéologiques subsistent également
dans la partie septentrionale du Ténasserim, mais l'état
de nos connaissances dans ce secteur est toutefois plus approfondi.
La littérature coloniale britannique avait recensé
dans un total de dix-neuf édifices bouddhiques auxquels
s'ajoutaient les treize pagodes de la ville de Tavoy. Ces
sources mentionnent l'existence des vestiges de neuf villes
anciennes sans toutefois en donner les noms. Parmi ces neuf
sites, la trace de sept d'entre eux a été retrouvée
dans d'autres sources bibliographiques plus éparses,
cinq ont été localisés et quatre ont
fait l'objet de prospections : Atkalienaung et Yunmyo sont
les deux sites qui n'ont pu être localisés ;
Maungkara, Mokti, Thagara et Wedi ont été prospectés
; enfin le site de Kyethlut a été repéré
sur carte mais non visité. Pour les périodes
antérieures à celle de Pagan (1044-1287), les
mentions d'anciens royaumes locaux concernent généralement
le VIIIe siècle de notre ère.
Les sources traditionnelles contemporaines aux événements
de cette période sont rares ou inexistantes et l'oralité
demeure le moyen de transmission le plus fréquemment
en usage en Birmanie. En cela, la région de Tavoy n'échappe
pas à cette règle puisque les chroniques locales
sont fondées sur la tradition orale. D'après
celle-ci, Yunmyo serait la ville la plus ancienne des environs
mais sa date de création et le nom de son fondateur
sont tombés dans l'oubli. Il est mentionné à
propos de ce site, qui n'a pu être localisé,
qu'il était déjà en grande partie recouvert
par les rizières au XIXe siècle.
Atkalienaung serait également un des sites les plus
ancien puisque les sources orales s'accordent à situer
sa chute en 715 de notre ère par des Shans. Il s'agit
plus probablement de Thaïs ou d'habitants de l'actuelle
Thaïlande qui sont communément désignés
par les Birmans, et sans aucune distinction, comme étant
des Shans.
Suite à la destruction d'Atkalienaung, la ville fortifiée
de Maungkara aurait été édifiée.
Située à l'extrémité ouest de
l'actuelle commune de Dawei, les vestiges du rempart en brique
sont encore visibles sur une partie de l'ancien tracé.
Il subsiste aujourd'hui l'angle nord-ouest de la fortification
sur une longueur totale de 900 mètres environ. Il ne
reste presque plus rien de l'élévation du rempart,
les structures encore présentes étant très
souvent à l'affleurement du niveau de circulation actuel.
La vieille ville de Tavoy, connue également sous son
nom vernaculaire Thagara, s'inscrit dans la continuité
des fondations urbaines de la région. La tradition
place sa fondation en 113 de l'ère birmane, soit en
751 de l'ère chrétienne, et l'attribue à
un certain monarque nommé Thameinda. Cette ville est
une des seules, si ce n'est l'unique, ville ronde de Basse
Birmanie. L'espace fortifié, de 99 hectares, est enserré
par trois remparts de brique circulaires et concentriques,
entre lesquelles s'intercalent des douves. Les briques correspondent
à des modules de grandes dimensions que l'on ne trouve,
semble-t-il, que sur des sites antérieures à
la conquête birmane du XIe siècle . Plusieurs
petits stupas, de plan carré, circulaire ou octogonal,
s'élèvent sur le rempart même et sont
considérés par la tradition locale comme contemporains
à l'édification de la structure défensive.
Des dégagements ont été entrepris il
y a deux ans par le Département d'Archéologie
de Yangon, mettant partiellement au jour un bâtiment
de brique de plan rectangulaire et barlong, divisé
en plusieurs cellules et muni d'un avant-corps. Ces résultats
n'étant pas encore disponibles, on ne sait quel type
de matériel a pu être exhumé lors de ces
fouilles et donc la durée d'occupation et la fondation
du site ne sont pas encore posées de façon certaine.
À la fondation de Thagara suivent celles de Wedi et
Mokti. On ne connaît pas leur date de création
mais les deux sites sont considérés, dans les
sources traditionnelles, comme étant contemporains
l'un de l'autre et antérieurs au XIIIe siècle.
La vieille ville de Wedi est la seule des deux à posséder
encore un rempart. Bien que partiellement conservée,
la fortification présente un mur nord incomplet, un
mur ouest entier parfaitement rectiligne, et un mur sud qui
s'arrête sur le bord d'une rivière. Celle-ci
constituait peut-être la limite est de la ville, mais
on ne peut totalement écarter l'hypothèse d'un
mur longeant la rivière car, si aujourd'hui aucune
trace ne subsiste, il peut s'être effondré dans
le cours d'eau.
La surface minimum encerclée par l'espace urbain, supposé
rectangulaire, peut être restituée à une
soixantaine d'hectare. On trouve également dans la
partie nord-est du site un large tertre, relativement élevé
et sur lequel on trouve une concentration de tessons, qui
cache très probablement des structures anciennes et
que la population locale interprète, là encore,
comme l'ancienne résidence palatiale de la ville.
Le rempart de Mokti a fait plusieurs fois l'objet de recherches,
notamment du département d'archéologie, mais
les prospections n'ont pas donné les résultats
escomptés : retrouver les limites de la ville avec
son rempart. Quelques découvertes faites sur ce site
sont toutefois intéressantes. Tout d'abord, la pagode
Shwe Mokti, qui est une construction moderne, est implantée
sur un petit promontoire qui recouvrirait les vestiges d'un
ancien palais qui serait, d'après l'histoire locale,
contemporain au rempart. Dans l'hypothèse d'une identification
juste, cela impliquerait que ce point est géographiquement
situé intra muros par rapport à l'ancienne
fortification, et que, par conséquent, on détiendrait
la localisation exacte de la vieille ville.
Lors du creusement d'un puits domestique, les habitants ont
retrouvé des briques accompagnées de tablettes
votives en terre cuite de culte bouddhique. Une monnaie de
forme circulaire, d'un diamètre atteignant 6,5 cm de
diamètre, a également été retrouvée
sur le site. Les carreaux de brique sont de grande taille
et correspondent à des modules d'environ 40 cm de long
par 20 cm de large. On retrouve ce type de modules sur la
plupart des sites antérieurs au XIe siècle,
comme dans l'ancienne ville môn Ayetthema, ou sur d'autres
sites pyus de Birmanie centrale. L'une de ces tablettes est
visible au monastère : elle est en terre cuite moulée,
mesure environ 10,5 cm de large et 14 cm de haut, et porte
une inscription, qui semble être en écriture
thaïe, de deux lignes sur la partie inférieure
de la face décorée. La monnaie semble pour sa
part porter des lettres birmanes. On connaît également
à Mokti de nombreuses tablettes votives en terre cuite,
portant des dédicaces en langue môn, qui furent
rédigées par deux gouverneurs que le roi Kyanzittha
(1084-1113) avait nommé à Tavoy (G. H. Luce,
pp. 27 et 100).
Enfin, une dernière découverte importante a
été exhumé dans un champs il y a une
soixantaine d'années : une stèle en grès
sculptée d'un Visnu à quatre bras sur Garuda
qui marque aujourd'hui l'entrée de la ville et qui
est considéré comme son génie protecteur
ou nat. La divinité porte, entre autres attributs,
une massue dans sa main droite.
L'état de nos connaissances actuelle de la Birmanie
méridionale, encore très insatisfaisant, demande
à être à la fois élargi et approfondi.
Dans l'attente de pouvoir mener des fouilles indispensables
dans cette région, des campagnes de prospections sont
encore nécessaires, notamment sur le littoral au sud
de Mergui où l'on ne connaît rien de l'occupation
humaine passée. Des habitants de l'archipel nous ont,
par exemple, signalé la présence d'un rempart
près de Bokpyin, inconnu à notre corpus. À
ce jour, les études de terrain dans la division du
Ténasserim ont rendu possible la localisation de plusieurs
sites répertoriés grâce aux données
bibliographiques, et ont également permis de tester,
en partie, la validité de ces sources dans cette région.
Au-delà du travail de cartographie, d'inventaire, et
d'analyse des vestiges archéologiques, le travail de
terrain peut encore enrichir nos connaissances historiques
par la prise en compte des légendes locales, transmises
par le biais de l'oralité. Il faut certes aborder ces
données avec prudence, mais on considère, dans
cette étude, qu'un fond de vérité potentiel
peut résider dans leur contenu, et qu'à ce titre,
il ne faut pas les ignorer ou les passer totalement sous silence.
Ce concept d'oralité, souvent écarté
de nos méthodes de recherche occidentales qui n'ont
foi que dans les écrits, ne peut ici être mis
totalement de côté même s'il se montre
parfois fragile. En effet, les enquêtes auprès
de la population locale ont fait, et font encore partie intégrante
de ce travail de terrain. Peu de données concernant
l'environnement physique, la botanique et la biologie sont
disponibles ; il nous faut rétablir les conditions
naturelles qui ont favorisé ou défavorisé
les implantations humaines. La pauvreté archéologique
de la région ne doit pas cacher la richesse certaines
de certains sites encore à observer. Peu de temple
anciens, de carrefours marchands ou de cavernes préhistoriques,
mais la ville de Tenasserim par où transitaient toutes
les marchandises du sous-continent indien, du Golfe Persique
et de l'Occident n'a pas encore révélée
ses secrets, l'archéologie sous-marine, pour historique
qu'elle soit, n'en demeure pas moins également une
piste à développer.
IV.
Un peu d'histoire
-top-
Le Tenasserim est commandé par sa capitale Mergui,
base militaire et centre des opérations aussi bien
navales que terrestres. Tavoy au nord et Victoria Point au
sud sont les villes qui marquent les limites de ce territoire
. Des traces d'implantations humaines anciennes sont présentes
sur les îles proches du continent, Kubin et ses dessins
pariétaux (fig. 5), amas coquilliers dont on nous parle
un peu partout, temple indien supposé s'élever
sur Kisseraing , débris de porcelaines et tessons variés
trouvées sur l'île de Sellore . On devrait également
trouver des ports-entrepôts comme le pense M. Jacq-Hergoualc'h.
La pauvreté n'est qu'apparente, car n'oublions pas
que les distances immenses et tout reste à découvrir.
Il n'existe pas de document cartographique concernant l'archipel
Mergui (fig. 6) antérieur à l'arrivée
des Portugais, bien que la présence de Chinois et d'Arabes
soit attestée avant l'arrivée de ceux-ci. Jusque
là seuls les travaux cartographiques de Ptolémée
étaient connus et la publication de sa "Géographie"
en 1477 en Italie fut le premier "atlas" puisqu'il
comprenait des cartes. La péninsule malaise n'était
connue que sous le nom de Aurea Chersonesus, Terre
d'Or. Avant le seizième donc il n'existe pratiquement
rien, d'autant qu'à l'époque les navigateurs
utilisaient des portolans plus que des cartes.
Les îles, ou tout au moins les côtes du Ténasserim,
sont connues depuis longtemps des voyageurs car les routes
commerciales entre le monde malais et l'Inde existent depuis
les temps préhistoriques. La présence d'un réseau
de communication ancien entre le sous-continent indien et
l'Asie du Sud-Est est attesté. La présence indienne
(marchands), par exemple en Thaïlande, à Takuapa
(M. Jacq-Hergoualc'h, 1997), en Thaïlande est connue
depuis très longtemps. Les marchands, les militaires
et les religieux qui voyageaient utilisaient deux routes principales
pour atteindre les "royaumes" intérieurs
de l'Asie du Sud-Est. La première partait de Takuapa
ou du Kedah, à travers l'isthme de Kra et rejoignait
Chaiya. Une autre route, la célèbre passe des
Trois Pagodes, partait de Tavoy pour rejoindre la vallée
du Ménam Chao Praya en Thaïlande. C'est pourquoi
le Ténasserim était convoité par la Thaïlande
et la Birmanie, un passage pour les armées des deux
pays qui combattaient pour la suprématie de la région
tout au long du XVIe et du XVIIe siècles.
Cependant il faut remarquer que les premiers voyageurs en
Asie du Sud-Est (Marco Polo, Odoric de Pordenone
) évitèrent
toujours l'archipel Mergui, soit qu'ils passèrent au
sud de celui-ci, soit qu'ils passèrent au nord. Même
lorsque les navires et les marchands se rendaient en Asie
du Sud-Est par la côte de la Birmanie, ils utilisaient
le plus souvent le passage des Trois Pagodes au nord, ou les
routes trans-isthmiennes à partir de Takuapa. Les Arabes
connaissaient bien l'archipel Mergui mais leur route passait
plus souvent par Ceylan et les Andamans, pour se rabattre
ensuite sur la côte ouest de la Malaisie ou bien sur
Sumatra. Il n'en demeure pas moins certain que leur célèbre
Kalâh devait se situer non loin du Ténasserim
.
Mergui était une ville stratégique par où
transitait toutes les marchandises entre la mer Rouge, la
côte Coromandel, le Golfe du Bengale et Ayuthaya. Tous
devaient décharger leurs marchandises ici car les relations
maritimes ont existé dès l'époque préhistorique
non seulement entre la péninsule et les îles
mais aussi entre l'Inde et l'Asie du Sud-Est (G. Coedès,
1962, p. 32 ; M. Jacq-Hergoualc'h, 1997). Ce ne fut qu'aux
XVIIIe et XIXe siècles que les confrontations et la
domination des pouvoirs coloniaux s'affirmèrent dans
le Tenasserim. Le problème principal des puissances
maritimes était de trouver un endroit sur la côte
est pour s'arrêter durant la mousson. Ce problème
devint crucial à l'époque des Européens
arrivant de la côte Coromandel pour rejoindre l'Asie
du Sud-Est. Siamois, Birmans, Anglais, Français se
disputèrent cette région stratégique
et halte idéale pour leurs bateaux.
Le Tenasserim est devenue la province la plus méridionale
de la Birmanie avec Moulmein pour capitale et la première
à être annexée par les Anglais en 1826
suite à la guerre anglo-birmane qui obligea le roi
de Birmanie à céder Mergui et le Tenasserim,
leurs îles et dépendances. En effet, par le traité
du 24 février 1826 la Birmanie cède au Gouvernement
Britannique l'Arakan et les province conquises de Ye, Tavoy,
Mergui et Ténasserim, leurs îles et dépendances.
Cet ensemble devint province du Ténasserim .
Les
populations
-top-
Bien qu'à la fin du XVIIe siècle il y eut beaucoup
de bateaux dans l'archipel Mergui aucun signe des habitants,
notamment les Moken, n'est faite. Ni Caesar Frederick (en
1567), ni Ferdinand Mendez Pinto (en 1545) ni même les
premiers officiers anglais en 1819 ne les mentionnent. Une
flottille française de 5 bateaux allant à Phuket
en 1691 traversa l'archipel sans rien voir. Les Anglais également
voyagèrent à travers l'archipel sans rien remarquer
non plus. En 1783 le Capitaine T. Forrest établit un
rapport détaillé des îles de l'archipel.
En dépit du soin extrême apporté à
ces notes aucune mention n'est faite des Moken ; seuls deux
prahus malais sont décrits. En juillet 1511,
Alphonse Albuquerque, vice-roi des Indes arrive avec ses dix-huit
navires et ses mille quatre cents hommes à Malacca.
Il connaît certes l'importance du verrou commercial
de Malacca qu'il atteignit par Ceylan et le nord de Sumatra,
comme beaucoup de navigateurs. La route qui passe par la baie
du Bengale à travers l'archipel Mergui n'est pas encore
un grand axe commercial.
La population a historiquement été composé
de Môns , puis de Karens, de Malais, de Moken et de
Birmans. Pour schématiser on trouve une majorité
de Karens dans les terres, plus particulièrement sur
les flancs de montagnes, pratiquant l'agriculture (riziculture
sèche et inondée, horticulture
), des Môns,
pratiquants la rizière inondée et les cultures
maraîchères, des Birmans sur le littoral vivant
côte à côte et parfois mélangés
aux Môns le long des axes routiers et parfois dans quelques
villages à l'intérieur des terres, des Moken,
essentiellement dans les îles de l'archipel, des Malais,
survivants des premiers colons venus de l'archipel insulindien,
enfermés dans des îles (Sellore par exemple)
ou dans des villes (Bokpyin par exemple). On trouve aussi,
parmi les Karens des Pwo-Karens (Sud) et des Sgaw Karens (Nord),
et, essentiellement dans la ville Mergui des musulmans venus
d'Inde et des indiens arrivés dans les bagages des
colons anglais quand ils annexèrent la Birmanie à
l'Inde. Aujourd'hui de plus en plus les frontières
ethniques se brouillent, tous les peuples se déplaçant
et recréant sans cesse de nouveaux réseaux socio-économiques.
On trouve de plus en plus de Karens sur les bateaux de pêche,
fuyant les déplacements forcés et les opérations
militaires fréquentes dans la région, point
de passage entre la Birmanie et la Thaïlande. Ce point
de passage situé en arrière de la ville de Mergui
(non loin de la ville de Tenasserim est un bastion Karen,
mais aussi Môn que l'armée à envahi depuis
très longtemps et qu'il est difficile de visiter).
Les Birmans ne sont pas originaires de la région. Ils
ont exercé leur domination sur l'embouchure de la rivière
du Ténasserim dès 1167 (roi Narabadasithu).
La domination birmane exerçait une souveraineté
jusqu'à l'embouchure du Ténasserim depuis 1167
(roi Narabadisîthu). Les Siamois exerçaient leur
influence sur Ténasserim et Tavoy et même Martaban
à partir du XIIIe siècle. En effet nous savons
que les rois Shans de la région étaient obligés
de demander aux Siamois leur reconnaissance. Après
le mariage (entre 1325-1330) d'une des filles du roi du Siam,
les provinces de Tavoy et Ténasserim devinrent siamoises.
La ville de Tenasserim fut fondée par les Siamois peu
après (en 1373) et leur domination s'exerça
jusqu'en 1765. Mergui devint une ville de seconde classe durant
l'occupation siamoise ; l'administration de la province était
confiée à une commission appelée Ocya
Tannaw. La domination siamoise cessa avec la destruction d'Ayuthaya
en 1767.
V.
Les Moken : spécialisation économique et survivance
identitaire
-top-
De nombreux articles ont expliqué l'origine de l'ethnonyme
et la situation nomade en Thaïlande (cf. J. Ivanoff,
1990, 2001, 2002 ; Narumon Hinshiranan, 1996) mais peu de
travaux ont essayé de comprendre la situation des Moken
en Birmanie (cf. J. Ivanoff et T. Lejard, 2002, Tin Yee, 1998).
Celle-ci est complexe et nous l'aborderons avec l'étude
des exonymes, des endonymes, des ethnonymes.
Les
Moken de Birmanie, ethnonyme et origine
-top-
Nous ne pouvons dater exactement l'arrivée des Moken
dans l'archipel Mergui mais ils s'y sont installés
relativement tard. La première mention à leur
propos apparaît dans le Calcutta Government Gazette
le 2 mars 1826. Peu après, en 1828, Hamilton, utilisant
les notes des Documents Illustrative of the Burmese War
(Calcutta, 1827), écrit dans l'East India Gazetteer
(vol. ii. p. 226, Londres, 1828) :
Une race de gens, appelée Chalome
et Pase par les Birmans sont dispersés à travers
l'archipel Mergui. Mais leur peur des Malais et autres pirates
les ont poussé à adopter un mode de vie non
sédentaire.
L'idée de la fuite des Moken qui expliquerait leur
mode de vie de nomades marins confrontés aux incursions
des Birmans et des Malais a été accepté
par de nombreux auteurs. Ainsi toute dynamique était
niée à la société nomade.
Les Thaïs appellent les Moken Chao Talay ou Chao
Lè (Hommes de la Mer), Chao Nam (Hommes
de l'Eau), Chao Ko (Hommes des îles), Mogan
(mauvaise prononciation de Moken), Thai Mai (Nouveaux
Thaïs, terme appliqué en particulier pour les
Moklen, les nomades sédentarisés sur le littoral
des provinces de Phang Nga et de Phuket). Les Malais les appellent
Besing (origine inconnue mais qui a peut-être
une relation avec le mot "salé", en malais
masing).
L'île de Basin est appelée l'île des Selung
par les Birmans et l'île des Moken par les Anglais.
On l'appelait autrefois Pulao Besing (l'ïle de Besing)
quand les Malais dominaient la région.
Les Birmans les appelle Selung et ce nom possède plusieurs
transcriptions : Chillones, Seelongs, Salones, Salons, Silongs,
Selone, Selong, Selung, Silong et Salon. W. Carrapiett écrit
en 1909, p. 1 :
Aucune tentative n'a été,
pour autant que je le sache, faite de retracer l'origine du
mot Salon. Les Birmans déclarent qu'ils sont incapables
de dire quand il a été donné, et pourtant
il est clair que ce sont eux les responsables, car ils étaient
les maîtres des ces lieux depuis bien des années
avant l'arrivée des Anglais.
Bien que les origines de ce nom demeure obscure, il est peut-être
un dérivé de l'ancien nom de l'île de
Phuket, Chalang ou d'un quartier de Myeik (Mergui) . Christopher
Court (communication personnelle) rappelle qu'en moklen tselum
veut dire "se noyer" avec la connotation d'être
coincé dans l'eau boueuse ; ceci rappelle le terme
moken lemo "immerger", première syllabe
de l'ethnonyme. Ainsi les Birmans auraient gardé la
première partie de la signification du nom Moken (lemo
"immerger") qu'ils ont transformé en
Selung, prenant appui sur le mot moken tselum
et les Malais auraient conservé ce qu'ils pensaient
être la signification de la seconde partie de l'ethnonyme
Moken (masing en malais ou okèn en moken,
"eau salée" : il s'agit peut-être d'un
exonyme). Les Birmans ont pu prendre ce mot pour nommer les
Moken (rappelons que les Birmans écrivent ce nom avec
une final m mais qu'ils ne peuvent pas le prononcer
; ils utilisent alors la finale ng), respectant ainsi
peut-être l'origine de l'ethnonyme Moken "immerger
dans la mer" signification donnée par les premiers
auteurs. Ce sens est rejeté par les Moklen mais a été
développé par les Moken, notamment dans l'épopée
de Gaman ce qui tendrait à dire que les Moklen sont
des pré-Moken. Ce phénomène d'acceptation
ou de rejet donne des valeurs culturelles à chaque
groupe. Les Moken acceptent le fait d'être immerger
mais pour les Moklen le mot tselum (en moken thelum)
n'a rien à voir avec le nom du groupe. Dans la langue
moken selung est un classificateur utilisé pour
les stipes des bordés de coque.
Selon Kyaw Din (1917), on a donné aux habitants de
Pin Oh, Kyaukpya et d'autres villages le long de Myitnge un
quartier qui a été nommé le Quartier
Myitmge ; les habitants de Pakok Taung et Taungpila se trouvaient
dans le Quartier Alegyum ; les habitants de Thondoke, Thayin,
Tawnaukle étaient dans le Quartier Naukle ; les "Talaings"
de Moattama étaient dans le Quartier Talaingzu ; les
habitants d'Aletan dans le Quartier Aletan ; les musulmans
dans le Quartier Kankaung ; les "Kathes" (Moken
?) des îles se sont regroupés dans le Quartier
Kathezu et le Quartier Seiknge ; les habitants de Palaw et
ceux des villages du nord dans le Quartier Tavoyzu. Car il
existe une autre théorie obscure qui fait dériver
le nom moken d'un quartier de Mergui. W. J. S. Carrapiett
écrit en 1909, p. 3 :
Selon une tradition siamoise les Salons
vivaient originellement sur terre. Un jour un bonze leur demanda
de l'aider à traverser la rivière mais ils refusèrent.
C'est pourquoi il condamna la tribu entière qui depuis
vagabonde sans foyer. Mais les Birmans disent que ces sont
des Pathès ou Kathès ultérieurement appelés
Salons. Les anciens affirment qu'à l'époque
où les Anglais s'aventurèrent ici, il y avait
quelques familles habitant dans le quartier Pathè de
la ville de Mergui, connue maintenant sous le nom de Talaingzu.
Mais aucun de ces anciens n'est capable de dire pourquoi le
nom fut changé de Pathè ou Kathè en Salon.
Selon nos propres recherches à Mergui nous pensons
que l'existence d'un important quartier Moken était
une réalité mais que tous ses habitants sont
repartis sur les îles.
Les Moken sont mentionnés pour la première fois
dans la littérature en 1826 et le mot moken apparaît
pour la première fois en 1846 dans A Primer of the
Selong Language, leçons publiées à
Moulmein par l'American Baptist Mission Press. Mais
les missionnaires ont abandonné, découragés
par les nomades rapportent les chroniques ; ils n'ont jamais
réussi à évangéliser les Moken.
Très tôt certains navigateurs avaient remarqué
l'ingéniosité navale des Moken et noté
que la virure de maintien des bordés de coque en stipes
de palmier Zalacca rumphii se nommait mo, qu'ils
eurent tôt fait d'associer au nom de l'ethnie, supposé
être la première syllabe de l'ethnonyme, le deuxième,
kèn, provenant, toujours selon les observateurs,
de okèn "eau salée". Une partie
de l'étroite et vitale relation entre l'homme et son
embarcation avait été découverte (entre
mo, "ceinture de maintien des bordés de
coque" et lemo "immerger") mais la deuxième
partie du nom (okèn "eau salée")
renvoyait encore à une explication fonctionnelle liant
nomade et environnement qui sembla satisfaire les chercheurs
pour plus d'un demi siècle. Ainsi la déchéance
du nomade était, pensait-on, acceptée par le
nomade lui-même qui se reconnaissait soumis à
l'élément maritime (l'eau salée) et lié
par un élément technique à son bateau
(la ceinture de maintien).
De nombreux aspects culturels demeuraient dans l'ombre : la
pauvreté revendiquée, la non accumulation de
biens, le refus de la pêche et donc d'une certaine forme
d'innovation technique. Ces caractéristiques, partagées
par d'autres nomades, prennent chez les Moken un aspect idéologique
qui puise sa force dans l'univers du mythe, là où
s'enracine l'histoire. L'origine du nom et de l'identité
seront révélées par les textes de la
littérature orale et notamment par l'épopée
de Gaman qui a offert à la société moken
ses atouts identitaires. C'est l'épopée de Gaman
qui explique les fondements culturels présidant à
la constitution de l'ethnonyme. Pourtant cette fresque mythico-historique
n'est jamais racontée, elle semble inexistante dans
la mémoire des jeunes, qui n'ont gradé des amours
adultérins des héros que la trame pour leurs
chants alternés, quotidiennement chantés. Chaque
Moken connaît les raisons de son mode de vie et de ses
origines, chaque moken connaît les aventures épiques
des amants adultérins Gaman et Kèn. Leurs aventures
narrées dans l'épopée de Gaman nous rapportent
qu'autrefois les Moken vivaient regroupés sous la direction
de leur reine Sibian. Un jour apparut Gaman le Malais qui
apporta le feu et surtout le riz. Gaman épousa la reine
Sibian mais commit un adultère avec Kèn, jeune
soeur de la reine. Depuis cet adultère épique
on impose aux jeunes époux de construire leur propre
embarcation. Furieuse et blessée la reine condamna
sa sur à être immergée lemo kèn
"immerger Kèn", qui offrira l'ethnonyme Moken.
La reine imposa également son peuple à l'errance
en l'obligeant à conserver la marque de ses sentences
sur les bateaux, les échancrures. "Qu'elle soit
immergée celle qui se nomme Kèn", lemo
kèn, soit moken. Voici donc révélé
le nom de l'ethnie et les raisons qui conditionnent l'organisation
sociale et spatiale des hommes. Bien sûr cette histoire
est certainement une transcription imaginaire de phénomènes
historiques mais les sentences de la reine blessée
sont acceptées par tous les Moken. Avec cette condamnation
qui marque la fin de l'attache terrestre c'est la forme symbolique
du bateau qui apparaît ; il devient un double du corps
humain avec ses échancrures avant et arrière,
son ventre, ses joues, son cou. Et comme les hommes qu'il
transporte il ne peut accumuler, condamné à
produire, consommer et évacuer au jour le jour comme
nous le rappellent sa "bouche qui mange" et son
"arrière qui défèque" (fig.
7).
En Birmanie la tradition orale des Moken semble éteinte,
ou plutôt étouffée en attendant de voir
ce que l'avenir réserve. Les chamanes sont invisibles
mais toujours ailleurs et omniprésents, les potao
en charge du sacré ne se mettent pas en avant, la société
moken en Birmanie retient son souffle. Cependant elle se reconstruit
perpétuellement, s'adaptent et comme toujours intègre
l'Autre pour désamorcer les contacts. Mais jusqu'où
le syncrétisme de la société moken peut-il
aller ? Elle a accepté les nat, les phi
et les jin, les esprits des grandes religions en rejetant
les dieux. Aujourd'hui les nouveaux dieux, sont la vitesse
et la communication. Celui qui possède les instruments
de la communication est celui qui pourra profiter pleinement
de la certaine liberté des pratiques dans l'archipel.
Bateaux plus rapides, accès aux réseaux de communication,
de distribution
et les Moken ne s'y sont pas trompés
et ils intègrent cette force nouvelle non pas dans
leur techniques, ou sous une quelconque forme d'innovation
mais dans leur rites et croyances. Les avions à hélices
permettent la communication spirituelle entre les îles,
on envoie ainsi, par l'intermédiaire du vent sacré
qui déplace les hélices et les tissus blancs
de la transe, les messages des esprits ; les téléphones
portables en plastique sont aussi présents sur les
autels, ils permettent symboliquement, et en temps réel,
la communication, ce qui est l'expression visible des raisons
des transes cataleptiques des chamanes, partis dans "faire
le tour des terres", chercher le message des esprits
et ainsi unir les hommes et les ancêtres dans une seule
et même démarche spirituelle. Mais les Moken
sont surtout des collecteurs, devenus récupérateurs,
qui adaptent les détritus de la civilisation en fonction
de leurs besoins et selon leur codes. Tout a une fonction
pour eux, rituelle ou symbolique, mais tout ce qui extérieur,
jugé dangereux, est puissance. Ainsi les poupées
indiennes noires sont les démons, Goldorak est placé
sur le devant de certains autels pour combattre ces mauvais
esprits, les petits soldats et les petites voitures permettent
d'écraser les légions de mauvais esprits, et
les militaires birmans eux-mêmes, qui chassent les Moken
de leurs îles sont représentés sous la
forme de poteaux aux esprits : n'ont-ils pas renforcé
la mobilité, comme les esclavagistes d'antan qui fondèrent
la société moken en l'emportant (c'est-à-dire
la séparant de sa chrysalide et lui donnant une origine
et donc une identité) ?
La
situation actuelle
-top-
Pour un il peu avisé les Moken, les Birmans et
les Karens naviguant dans l'archipel se ressemblent : famille
vivant sur des bateaux, mise en place d'échange entre
bateaux (Karen échangeant aux Moken par exemple), disparition
de certains signes identitaires techniques (généralisation
du gouvernail axial, disparition progressive des échancrures
des bateaux moken, fig. 8), consommation de produits souvent
identiques (oursins, chitons et huîtres spécialités
moken sont consommés par tout le monde, les Moken échangeant
même parfois leurs propres biens de consommation) en
les faisant sécher, navigation en petits groupes à
travers des aires bien répartis entre chacun, les Moken
adaptent eux-mêmes des filets à leurs bateaux
et pratiquent de temps à autre une pêche à
pied. Celle-ci pourtant ne rapportera jamais autant d'accompagnements
du riz que la collecte d'un estran riche.
La disparition,
ou la minimalisation de l'économie de marché
locale, la petitesse des réseaux de distribution et
le contrôle permanent ont nivelé les situations
ethniques. La domination économique permet une domination
ethnique et le développement d'une idéologie
"nationale". Ainsi la production des Birmans et
des Moken (hors pêche que nous étudierons dans
le chapitre suivant) est pratiquement identique depuis deux
siècles. Tous font de la collecte, de la pêche
et des échanges souvent sous forme de troc. Les produits
d'échange se ressemblent, les holothuries et les coquillages
de nacre (type turbos verts) dominant nettement . Ces denrées
autrefois exclusivement moken deviennent une valeur pour tous
les marins qui les consomment. Mais le problème de
la mobilité est là et les nomades ne peuvent
pas toujours aller où ils veulent. Par contre les Birmans
de l'archipel nomadisent de plus en plus et parfois même
en famille. En fait Birmans et Moken tendent à se rejoindre,
du point de vue économique et culturel et cela pour
une simple question de survie, les grandes productions (nids
d'hirondelles, ufs de tortues
) ayant disparues
ou étant tombés dans les mains de riches commerçants
favorisés par les potentats locaux. Mergui et Ranong
(en Thaïlande) sont les deux extrêmes où
les marins et les nomades peuvent échanger le produit
de leur collecte. De plus en plus Mergui s'affirme comme une
importante place de redistribution.
Aujourd'hui si Mergui est une ville éteinte au point
de vue commercial elle est dynamique et vivante, un melting
pot explosif : birmans, indiens, malais, arabes, moken,
karen
Elle est le reflet d'une épopée
commerciale et politique. On distinguera cinq périodes
dans l'histoire du commerce ancien, moderne et contemporains
:
1) jusqu'au XVIIe Mergui est un port de commerce important
mais uniquement de transit. Il s'agit d'un passage obligé
pour atteindre la Thaïlande ou pour rejoindre l'Inde.
On ne fait guère attention aux productions locales
sinon bien sûr localement ;
2) XVIIe/XVIIIe la production est locale (holothuries, nids
d'hirondelle
), port de pêche
3) XIXe l'exportation et l'utilisation des forces productives
locales (Moken, Indiens) arrivent et de nouveaux produits
apparaissent sur le marché ;
4) le XXe (jusqu'à la deuxième guerre mondiale)
voit le développement des productions de types "industrielles"
(caoutchouc et étain) ;
5) le XXe (après deuxième guerre mondiale) voit
la disparition volontaire des productions industrielles et
dissolution des voies commerciales; le silence retombe sur
la ville.
VI.
Appropriation de l'environnement maritime par les Birmans
-top-
Depuis un quart de siècle environ les Birmans commencent
à coloniser l'archipel Mergui et, ces dernières
années, ils s'installent sur les îles éloignées
du continent. On peut en effet diviser l'archipel en trois
séries d'îles ; les îles littorales bordées
de mangrove et limoneuses, les îles médianes,
vastes, élevées et alternant corail et mangrove
et les îles du large situées en eaux profondes
et coralliennes. Les raisons pour lesquelles les Birmans viennent
vivre dans l'archipel sont sans aucun doute d'abord économiques
; ils tentent ainsi d'échapper à la rigidité
socio-économique imposée par les autorités.
Il existe probablement également des raisons d'ordre
politique. Quoi qu'il en soit, les nomades moken présent
depuis la fin du XVIIe siècle dans les îles sont
maintenant confrontés à la présence d'une
nouvelle classe sociale de pêcheurs birmans. Nous exposerons
ici les modes d'appropriation du milieu maritime par les Birmans
ainsi que les conséquences de leur colonisation sur
la vie des Moken.
Rituel
et religion
-top-
L'appropriation d'un nouvel environnement peut se découvrir
à plusieurs niveaux, technique, rituel, symbolique
et mythologique. Avant l'apparition du bouddhisme, chez les
peuples qui allaient former plus tard le royaume birman, existait
une multitude de cultes traditionnels, dédiés
le plus souvent à des esprits non personnifiés
de la nature et parfois à des divinités locales,
à l'origine de l'actuel culte des nat .
Peu d'études ont été effectuées
spécifiquement sur les croyances liées à
la mer. À ce propos, D. Bernot (1996) souligne le peu
d'éléments de la mythologie birmane se rapportant
à l'océan, ce qui confirme le passé de
"marins d'eau douce" des Birmans (F. Robinne, 1990
et 1995). Souvent, dans les contes faisant référence
à la mer ou l'océan, les termes même désignant
les étendues d'eaux salées ne sont pas employés
et dans tous les cas ce milieu constitue une barrière
autant physique que culturelle. Il s'agit du royaume considéré
comme celui de tous les dangers, infranchissable pour cette
civilisation fondée avant tout sur la riziculture.
Le culte des nat forme un système de croyances
communes à la plupart des pêcheurs birmans, considérés
ici comme un groupe émergent de la société
birmane plutôt qu'une simple catégorie socioprofessionnelle,
dont il s'agit encore de définir les caractéristiques.
Les quelques éléments apportés ici sont
une première tentative pour comprendre le système
de croyances de cette communauté, autrement dit la
façon dont elle s'approprie un nouvel environnement,
celui des îles et du milieu marin.
D'après D. Bernot (1996), Ce U Pagotta, U Shin Gyi
et Manimekhala sont les trois figures dominantes chez les
pêcheurs birmans, ou devrait-on dire, les seules figures
religieuses du quotidien des marins. Ces trois entités
reflètent bien les différents niveaux du panthéon
birman local :
- U Pagutta est un moine bouddhique particulièrement
vénéré dans la région du Tenasserim,
devenu "saint bouddhique" après avoir vaincu
le démon Mara. Ce moine assez puissant pour vivre sereinement
sous la mer, montre la voie aux Birmans pour échapper
aux vicissitudes inhérentes au cycle des réincarnations,
et non spécialement aux dangers de la mer ;
- U Shin Gyi est un nat qui, même s'il ne fait pas partie
du panthéon des 37 , est lui aussi connu dans toute
la Basse-Birmanie ; il est le gardien des eaux salées
; il est par ailleurs le seul nat a être devenu "esprit"
de son vivant, charmant démons et déesses, tigres
et crocodiles en jouant de sa harpe. Même s'il n'existe
pas de culte à proprement parler pour ce nat - il n'est
jusqu'à présent pas l'objet de possession par
les nat kadaw (littéralement "épouse de
nat") qui sont des spécialistes du culte des 37
- il est le plus important pour les pêcheurs, invoqués
contre les dangers de la mer.
- Manimekhala est une déesse d'origine indienne régnant
sur les océans, que l'on retrouve dans toute l'Asie
du Sud-Est continentale (cf. S. Thierry, C. Court et J. Ivanoff,
2001). Sa place dans les croyances birmanes est cependant
moins importante que celle de U Shin Gyi ou U Pagutta. Elle
figure notamment dans la légende du roi Alaungsitthu
(12e siècle), le sauvant des eaux.
Nos enquêtes menées dans l'archipel et notamment
dans les îles Sisters (fig. 9), parmi les "Birmans
des îles" et les pêcheurs, nous ont permis
de constater que, plus encore que ces trois personnages, un
autre nat fait désormais partie du quotidien
des pêcheurs birmans de l'archipel Mergui. Son nom,
Nashi'ma, est en effet récurrent pour désigner
l'esprit présent dans la proue du bateau. La transcription
utilisée ici diffère de la transcription littérale
de sa forme écrite, ma shin ma, même si
elle nous informe par ailleurs de son origine ; shin ma
est en effet un terme employé dans les milieux "périphériques"
à la culture birmane pour désigner une nat
thami ("esprit femelle" : myanmar-english
dictionnary, 1998, p. 237) non personnifiée . La
transcription volontairement différente fait référence
au nom tel qu'il est employé par les pêcheurs
pour désigner un esprit bien distinct, avec un territoire
et des fonctions qui lui sont propres. Notons enfin que l'élaboration
du panthéon des 37 nat a consisté à
amalgamer des personnalités des règnes birmans
avec des esprits préexistants : "des mythes qui
sous-tendaient les premiers cultes communautaires, il ne peut
rester que des figures, des motifs, sur lesquels se sont greffées
des légendes de héros" (B. Brac de la Perrière,
1989, p. 32). Il n'est donc pas étonnant, si l'existence
de Nashi'ma est effectivement récente, que cet esprit
ne soit pas (encore) personnifié.
S'agit-il réellement d'un nouveau nat ? Lors
d'un entretien, une nat kadaw de Mergui nous a présenté
Nashi'ma comme un nom local du le'main, la patronne
des bateliers et des cultivateurs (Judson's Dictionnary,
1893, p. 1004). Il s'agit probablement d'une équivalence
fonctionnelle faite par une spécialiste du culte qui
n'est cependant pas sans intérêt, dans la mesure
où elle fait le lien entre eaux douces et eaux salées.
Une continuité qui peut être observée
également dans la construction des embarcations traditionnelles
birmanes employées pour la pêche maritime, qui
ont été adaptées des embarcations fluviales
et notamment des barges royales (F. Robinne, 1994 ; L. Gansser
et J. Ivanoff, 2001).
Quoi qu'il en soit, Nashi'ma peut à l'heure actuelle
être considérée comme un nat à
part entière. Plusieurs éléments symbolisent
sa présence : la proue de la plupart des bateaux, et
en particulier des bateaux de pêche artisanale (notamment
les long hlè), est enduite de tanaka
et une boîte contenant tous les attributs d'une femme
(longyi , rouge à lèvre, etc.). Lors
du départ pour une campagne de pêche, le propriétaire
du bateau effectue un rituel impliquant successivement U Shin
Gyi, Nashi'ma et Bo Bo Gyi (littéralement "grand-père"),
le gardien du village . Une fois en mer, Nashi'ma est seul
objet d'un rituel pratiqué au lever et au coucher du
soleil. Ce rituel observé à bord d'un long
hlè consiste à déposer successivement
trois bâtons d'encens sur le moteur (pour son bon fonctionnement),
les engins de pêche (pour le succès de la pêche)
et enfin sur la proue (tête du bateau et résidence
de l'esprit). Contrairement à celui précédant
le départ en mer des pêcheurs, ce rituel peut
être effectué par n'importe quel membre de l'équipage
: Nashi'ma est donc le nat du groupe, qui accompagne
les pêcheurs tout au long de leur voyage, veillant sur
chacun d'eux. Un foulard rouge et blanc est également
noué autour de la proue et des pièces de tissu,
toutes identiques, s'accumulent également sur le "mât"
du bateau toujours en hommage à Nashi'ma . Ces dernières
permettraient en outre de prouver l'existence d'un élément
- le mât - dénué de fonction technique
primordiale puisqu'il n'y a aucun gréement sur les
bateaux. Il sert en outre différentes techniques de
pêche d'un bateau à l'autre, en y installant
une poulie de bambou pour le relevage des filets, ou encore
en permettant l'installation d'une barre transversale pour
le séchage des agrées. Mais le mât est
aussi l'élément qui communique avec les forces
célestes, il est donc symboliquement nécessaire
: les engins de pêche sous l'eau, les hommes sur le
bateau, le mât dans les cieux. C'est tout cela qui forme
système avec l'union des éléments, accomplie
par Nashi'ma.
La proximité de Nashi'ma pallie la distance des hommes
au nat U Shin Gyi. Le mythe de ce dernier recèle
des éléments révélateurs d'une
pêche autrefois limitée au littoral (D. Bernot,
1996) : l'histoire raconte que le bateau de U Shin Gyi et
de son équipage parti de Yangon, était stationné
sur une île du delta de l'Irrawady lorsqu'il devient
nat particulièrement aimé des gens vivant
au bord des rivières et des fleuves. Ce glissement
des compétences du nat venu des eaux saumâtres
pour dominer la mer est identique à l'itinéraire
technique suivi par les bateaux de pêche traditionnels
dont les origines sont fluviales. Enfin, le matin de la deuxième
journée du rituel de possession lors d'une cérémonie
aux 37 nats, parmi les offrandes faites aux différents
nat, "avant que la préparation ne soit
salée, une part est mise de côté pour
'Ou Chin' dji, le Maître des régions baignées
par les eaux saumâtres" (B. Brac de la Perrière,
1989, p. 166).
Car si U Shin Gyi est celui que l'on invoque encore pour venir
à bout des dangers de l'océan, Nashi'ma est
le protecteur des hommes lorsqu'ils sont sur le bateau, c'est
la femme, shin ma , de leur foyer en mer, leur seul
et unique refuge . Ainsi ces deux nat se complètent
sans se concurrencer, complémentarité renforcée
par la dualité homme/femme entre les deux esprits.
Pour en finir momentanément avec ces entités
il faut donc noter l'importance symbolique de Nashi'ma qui
unit la mer et le bateau, les pêcheurs et les forces
qu'il entreprend de dominer ou au moins de travailler. Une
appropriation est donc d'abord une constitution d'un système
symbolique qui, chez les pêcheurs birmans s'enracine
dans les croyances aux nat, dont le terreau constitue
l'outil d'appropriation privilégié de part son
adaptabilité, leur permettant de trouver une aide symboliquement
plus ancrée dans leur environnement que la religion
bouddhiste.
Les
techniques de pêche
-top-
Le développement symbolique des pratiques religieuses
birmanes dans l'archipel Mergui n'ont pas encore leur équivalent
au point de vue des techniques. Celles-ci sont encore au stade
de l'expérimentation. Cette expérimentation
est aussi le résultat des moyens mis en uvre
pour le développement de la pêche, et ils sont
faibles. L'inventivité technique chez les Birmans est
d'abord une appropriation de techniques préexistantes
qu'ils utilisent pour leur propre intérêt. Cependant
l'extrême réactivité des pêcheurs
et de la filière pêche au niveau technique est
un indicateur du potentiel créatif birman. Celui ne
peut que se développer dans les années à
venir.
Les pêcheurs birmans disposent d'un outillage simple,
pour l'instant adapté à leurs besoins et au
niveau de développement de leur marine, mais une technique
en constante adaptation. Techniques de construction navale
et techniques de pêche évoluent de concert. Cependant,
les embarcations de pêche traditionnelles, essentiellement
dérivées de la batellerie (L. Gansser et J.
Ivanoff, 2001), sont en plus grande évolution et adaptation
car héritées d'une tradition ancienne de navigation
fluviale. La métamorphose de la flotte birmane répond
tout d'abord aux contraintes de la législation sur
la pêche. On pourrait définir trois types de
pêches, chacune ayant une législation particulière
:
- la pêche hauturière : les chalutiers, principalement
des walats et wadans , sont possédés
par des compagnies installées dans les grands port
birmans : Yangon, Moulmein et Mergui. Ils effectuent des campagnes
courtes ;
- la pêche côtière et semi-artisanale :
chaque bateau possède une licence autorisant les pêcheurs
à effectuer un maximum de deux campagnes par mois étalées
sur un maximum de 15 jours ;
- la pêche artisanale, pratiquée depuis le littoral,
ou dans les îles.
Ce sont ces deux dernières catégories qui nous
intéressent ici, car elles témoignent le plus
de la facilité d'adaptation des Birmans. Les contraintes
légales freinent la capacité d'innovation technique
et il faut un juste équilibre entre investissement
et retour sur investissement. Celui-ci est très aléatoire
dans la mesure où les pêcheurs ne maîtrisent
pas encore leur environnement, et notamment les fonds et leur
productivité. Dans ces conditions, toute la marge de
manuvre économique laissée par le gouvernement
est utilisée par les Birmans. Ainsi, le long hlè
commence à perdre sa coque monoxyle. Ceci pour des
raisons économiques, car le bois utilisé est
cher et que les troncs nécessaires se raréfient
(Hopea, Shorea sont abattus et disparaissent des forêts
primaires au même titre que le bois de teck, ce dernier
étant cependant replanté). Mais il s'agit surtout
de s'adapter aux contraintes du marché qui se développe.
Alors les coques sont rallongées par des planches,
ce qui permet d'agrandir les cales et de stocker plus de glace
et de fioul, la distribution encore difficile et aléatoire
se mettant progressivement en place dans les îles (île-relai,
etc.). Le modèle traditionnel de long hlè,
encore très présent du côté de
Mergui disparaît dans le Sud où il évolue
vers les shan hlè. Ce modèle a été
observé dans les environs de Victoria Point et les
plans auraient été réalisés par
une commerçante birmane de Mergui.
Dans la flotte de pêche birmane, les bateaux originaires
d'autres cultures tendent à prendre une place de plus
en plus importante. C'est le cas par exemple du bateau malais
(pashu: hlè), dont les caractéristiques
sont très appréciées des pêcheurs
puisqu'il est plus rapide, plus maniable et adapté
à la navigation sur estran grâce à son
faible tirant d'eau, contrairement au traditionnel long hlè
encore utilisé dans les eaux limoneuses. Notons qu'avec
sa forme oblongue, le pashu: hlè permet de placer
le moteur en position centrale contrairement à celui
des long hlè qui est latéral, alors que
la quille est centrale. Ainsi les Birmans sont en pleine phase
d'expérimentation, multipliant les essais technologiques
(bateaux malais, thaïs, birmans modifiés, etc.)
afin d'occuper au maximum leur niche économique.
Les techniques de pêche stricto sensu recensées
dans l'archipel sont pour la plupart communes à toute
l'Asie du Sud-Est. Les plus courantes sont :
- la palangre (pan chadè) utilisée pendant
la saison sèche. Cette technique a un rendement faible.
C'est aussi la saison pendant laquelle les eaux sont les moins
poissonneuses ;
- les filets (pai') simples sont utilisés pendant
la saison des pluies. Les autres (à trois couches pour
les crevettes, relevant pour les calmars, etc.) sont utilisés
toute l'année ;
- les nasses : fixes (san: da), à calmars (kin:
mun hmjoun:).
Ces techniques, contrairement aux embarcations, sont encore
peu adaptées, n'ayant pas hérité des
techniques de pêche en milieu fluvial. Cependant, on
voit apparaître, dans la même dynamique d'expérimentation,
des emprunts faits à d'autres cultures, comme les nasses
à mérous (pan' ni hmjoun:), qui d'après
leur constructeur proviendraient du Japon.
Les techniques de pêche et de construction navale révèlent
donc un paradoxe, celui d'un système dynamique résultant
à la fois d'une remarquable adaptabilité des
Birmans en évolution dans un contexte politique et
économique rigide : donnons pour exemple l'obligation
pour les pêcheurs d'obtenir chaque année une
licence qui ne les autorise qu'à deux campagnes par
mois, réparties sur un maximum de quinze jours et qui
constitue donc un frein à la productivité et
à l'enrichissement personnel. Mais ce frein lui-même
est adapté à une situation locale. Par peur
de l'enrichissement d'une classe sociale qui s'affirme comme
productive et réactive aux forces du marché
et par souci de contrôle, le développement de
la pêche n'en est encore qu'à ses débuts.
Mais plus encore que ce contrôle étatique il
est difficile de mesurer le capital halieutique et la capacité
à prélever des ressources. Face à ces
interrogations, les Birmans attendent leur heure.
En deux années l'hétérogénéité
de la flotte - dominée cependant par les long hlè
- est devenue homogène. De la même façon
la pêche s'est organisée autour de coopératives,
le gouvernement fixant les prix et organisant la redistribution
locale et les exportations. Face aux peu de moyens dont disposent
les pêcheurs et au contrôle exercé par
les autorités, les Birmans se caractérisent
par leur réactivité, leur mobilité et
au final leur rentabilité. Comme si tout et tous étaient
prêts pour exploiter ce nouveau secteur économique
avant d'en avoir fait la moindre expérience.
Interactions
entre Moken et Birmans
-top-
Nous partirons de la situation observée dans l'archipel
des Sisters, composé de 5 îles situées
au nord du district de Victoria Point (Anne, Charlotte, Eliza,
Jane, Maria) à 11' 15 to 27' N. et 97° 57' to 98°
5' E. Ce groupe d'îles est désigné par
les Moken sous le nom de lèngan, ce qui signifie
"la main", terme que les Birmans ont repris en leur
donnant peut-être une autre signification, La Ngann
Kyunn Su ("les îles de la lune salée"
?), comme le désigne les Birmans, est probablement
dérivé du nom moken, perdant de la sorte son
sens primordial : c'est aussi de cette façon que l'on
s'approprie un environnement. C'est un archipel d'îles
complémentaires : sur une île on trouve des cochons
sauvages, sur une autre des cerfs-nains, sur une de l'eau,
sur l'autre des fruits
Les fonds coralliens ou sableux
permettent aux Moken de pratiquer leur collecte et les petits
satellites autour sont autant de postes pour guetter les requins
et les raies. D'une altitude moyenne de 610 pieds elle est
un bon compromis entre les îles du continent (plates
et cultivées) et les îles du large (hautes et
sauvages).
La Ngann Kyunn Su est donc un point de rencontre entre les
plus grosses îles proches du continent et les îles
les plus éloignées, entre deux environnements,
entre deux districts, leur permettant de bénéficier
des facilités de Mergui au Nord et de Victoria Point
au Sud où les relations entre Birmans et Moken sont
les plus développées.
Parmi les 5 îles qui le composent, seules Anne et Charlotte,
les deux îles les plus au Sud sont habitées ou
fréquentées par trois groupes moken, issus du
même sous-groupe de l'île de Domel toute proche
.
Le premier groupe composé d'une dizaine de maisons
et de quelques bateaux (mi-moken et mi-birman) est celui du
potao Daké, résidant sur l'île
d'Anne, dirigeant le plus ancien village permanent à
s'être installé dans les Sisters. Il s'agit par
ailleurs du groupe le plus "acculturé", sédentarisé
depuis une dizaine d'années. En trois années
son village a été dominé par les Birmans
par une série d'inter-mariages et d'échanges
économiques.
L'île de Ch |