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L'ARCHIPEL MERGUI: UNE LIBERTÉ SURVEILLÉE ET UN LITTORAL À CONQUÉRIR EN BASSE-BIRMANIE

Ernelle Berliet, Maxime Boutry, Olivier Ferrari, Jacques Ivanoff, Thierry Lejard

Présentation -top-
Les dynamiques sociales qui recomposent le paysage dans le sud de la Birmanie, et plus particulièrement dans le Ténasserim, s'enracinent dans une longue histoire qui dévoile à peine ses secrets et que nous proposons ici de découvrir de façon non exhaustive. Nous ne dédaignons aucune discipline car l'environnement, dans ces composants les plus larges possibles incluant la géologie, la biologie, la botanique, la minéralogie, sont des domaines nécessaires à l'établissement d'un inventaire du potentiel scientifique de la région. Les travaux de ces disciplines offrent une assise structurée et une légitimité à la recherche en sciences humaines (ethnologie, archéologie, psychologie notamment), qui a du mal à s'exprimer (langues, difficulté d'accès au terrain, climat socio-politique, rejet par la recherche "officielle"…). Ce sont les dynamiques identitaires qui nous intéressent, particulièrement le terreau dans lequel elles s'expriment et non pas la recherche théorique et cognitive qui après avoir éliminé les frontières entre les disciplines, désagrège l'ethnologie dans des querelles de disciplines, chacune cherchant à défendre des territoires aux limites de plus en plus floues.
Ces premiers travaux sont une préfiguration d'un atlas qui permettrait d'intégrer différentes recherches et d'offrir de nombreuses pistes, un travail qui évitera les redites et les discours rapides et faciles des spécialistes attitrés de la Birmanie coupés de la réalité. Il permettra surtout une expression de la diversité humaine et naturelle dans sa dynamique, dans sa vie et dans sa mort, une dynamique qui nous permet de refuser d'accepter comme fatale la préservation stérilisante de la nature et des cultures, au profit d'une majorité de touristes sans âme, moralement exploités par des agences avides d'être toutes plus correctes, et donc rentables, que les autres et qui favorisent l'immobilisme birman au nom de la préservation des espèces .
Cet article est donc le premier d'une série présenté par MAP-RAID qui peu à peu lèvera le voile sur un coin de monde oublié pendant des décennies et qui a bien du mal à émerger sans conflit dans le monde de la recherche actuelle.

Figure 1. Les familles lingusitiques en Birmanie

II. Le contexte géologique -top-
Rappelons que la géologie a toujours été liée aux travaux portant sur les Moken, nomades marins et premiers habitants de l'archipel. Ainsi l'exploitation des minerais de l'archipel est un désir remarquable chez tous les colonisateurs et les néo-colonisateurs. Les Anglais ont fait des recherches géologiques ; F. N. Cholmeley, ingénieur des mines est venu dans l'archipel en 1946 pour établir une carte du potentiel géologique de la région. Les lettres qu'ils nous a laissées (J. Ivanoff, 1997) rapportent des contacts amicaux avec les Moken et nous renseignent sur l'état de l'ethnie à cette époque. Les Japonais ont emprisonnés les Moken près des mines pour les forcer à extraire les minerais dont ils avaient besoin et certains géologues des "pays frères" à l'époque de "la voie birmane vers le socialisme" se sont rendus dans l'archipel pour évaluer son potentiel
Présentation -top-
La recherche géologique en Birmanie a débuté à la fin du seizième siècle avec le manuscrit de M. R. Fitch (1599) relatant son voyage à travers l'Asie.
Jusqu'à l'incorporation de la Birmanie dans l'empire britannique en 1886 l'exploration a été menée pour les ressources du pays, tel le pétrole, le gaz, les pierres précieuses, mais aussi pour les curiosités géologiques comme les volcans de boue sur les cotes de l'Arakan. Ces recherches sont publiées principalement dans le Journal of the Asiatic society of Bengal et dans les journaux de la Geological society of India.
Avant et juste après l'indépendance de la Birmanie en 1948 ont été publiées plusieurs compilations traitant de différents aspects de la géologie régionale (Pascoe, 1912 ; La Touche, 1913 ; Stamp, 1927 ; Chibber, 1934a et 1934b ; Clegg, 1938, 1941 et 1954). D'autres compilations, plus récentes (Brunnschweiler, 1966 et 1974 ; Bender, 1983 ; Mitchell, 1981 et 1989), contiennent aussi des données intéressantes sur la géologie des différentes séries présentes dans le pays.
Pour ce qui concerne la cartographie, deux cartes géologiques sont disponibles : celle de Bender (1983) au 1 : 2 000 000 et celle de la Myanmar Oil and Gas Enterprise (MAMO) au 1 : 1 000 000 publiée en 1977. Malheureusement, les meilleures informations concernent les secteurs d'intérêt économique.
À cause de sa morphologie et de sa difficulté d'accès, l'archipel Mergui fait partie des régions les moins connues de Birmanie, avec une cartographie approximative réalisée principalement par satellite et des lithologies dont les âges ont été déduits par comparaison avec des formations connues.
Outre que par la morphologie et l'accès au terrain, l'étude est rendue difficile par la végétation qui recouvre l'intérieur des îles, les conditions d'altération des roches sous un climat tropical et le temps de parcours entre un affleurement et l'autre. Bref, toutes ces conditions réunies font de l'archipel Mergui un des terrains quasi-vierges du point de vue géologique, ce qui rend le travail d'autant plus intéressant…
Contexte géologique -top-
L'Archipel Mergui se trouve sur la marge passive Est de la mer d'Andaman (fig. 2), un bassin d'arrière-arc ouvert en pull-apart depuis le Miocène moyen (il y a environ 15 millions d'années) à cause de la subduction oblique sous la cote Ouest de Sumatra. La mer d'Andaman s'ouvre encore actuellement en direction NNO-SSE à une vitesse de 3,72 cm/an, et, depuis le début de son ouverture, l'expansion a été de environ 450 km (Curray, 1999).
L'aspect actuel du sud-est asiatique est le résultat de centaines de millions d'années de tectonique des plaques, avec l'ouverture et la fermeture de plusieurs océans, dont aujourd'hui il ne reste que des "cicatrices" dans les chaînes de montagnes alpino-himalayennes. Les reliefs birmans sont d'ailleurs génétiquement reliés à ces chaînes.
On peut se faire une idée de l'ampleur des mouvements des plaques si l'on pense qu'il y a 200 millions d'années le Nord de l'Inde se trouvait à 10° de latitude sud, séparé du reste de l'Asie par un océan aujourd'hui disparu, tandis que l'Afrique et l'Amérique du Sud étaient côte à côte…
But de l'étude et démarche -top-
Le but premier de cette étude est l'exploration géologique de cet archipel si peu connu, afin de connaître les différentes roches qui le composent et la façon dont celles-ci sont corrélées entre elles.
Pour ceci, nous devons travailler à plusieurs échelles, qui vont des centaines de kilomètres à la taille d'un atome.
Sur le terrain, il s'agit de cartographier les différentes formations, de les décrire et de les échantillonner, pour pouvoir ensuite les analyser en laboratoire. Les analyses commencent par une étude des échantillons au microscope afin de voir les éléments constituants ces roches et, dans le cas de roches sédimentaires, de les dater grâce aux microfossiles (là ou ils existent).
Les roches magmatiques nécessitent des analyses géochimiques pour connaître l'origine du magma, mais aussi des analyses isotopiques pour les dater, quand cela est possible.
Toutes ces données doivent ensuite être interprétées dans le cadre d'une vision plus ample qui a pour but la compréhension de la paléogéographie des différents microcontinents (et leur nombre) avant qu'ils n'entrent en collision.
En résumé, nous pouvons dire qu'en partant avec différentes pièces éparpillées, le but est de reconstruire un puzzle représentant l'aspect de notre planète à différentes époques. Naturellement tout ceci ne peut pas se faire en ne tenant compte que de la géologie de l'archipel Mergui : il faudra confronter les données avec celles d'autres secteurs, proches ou lointains qu'ils soient, car, comme dans un puzzle, on ne peut pas relier n'importe quelles pièces.
Résultats préliminaires et suite des travaux -top-
Au bout d'une seule saison de terrain, il est difficile de donner des résultats satisfaisants. Nous pouvons néanmoins dire que les données récoltées sont encourageantes pour la suite des travaux : là où les cartes géologiques n'indiquaient que la présence monotone de matériel sédimentaire paléozoïque(fig. 3), ont été retrouvés des affleurements de calcaires massifs (sur un îlot près de l'île Domel), des granites (dont les masses plus importantes étaient déjà bien connues).
Naturellement toute interprétation serait prématurée à ce stade ; ces observations ne sont qu'une des pièces de ce puzzle qui, une fois assemblées avec les autres, prendront leur signification. Pour la même raison, aucune carte géologique n'est présentée ici, les affleurements visités ne représenteraient que des minuscules points isolés.
Quand les échantillons récoltés cette année seront étudiés de plus près, il sera possible d'établir la stratégie à adopter pour la suite du travail : quelles coupes il faudra lever, quelles formations sont importantes à échantillonner, dans quel but…
Conclusion -top-
Durant cette saison de terrain ont été posées les fondations pour une étude très intéressante. Les nouveautés apportées par l'exploration de certaines îles (notamment le groupe des Sisters) sont déjà encourageantes à ce stade, et l'analyse des échantillons va préciser la suite de l'étude. Parallèlement, et grâce à ces résultats, O. Ferrari mène un projet de doctorat à l'Université de Lausanne pour couvrir le Nord de la Thailande afin de comprendre les mouvements de plaques qui ont amené le Sud-Est Asiatique à sa morphologie et à son emplacement actuels.

III. Nouvelles données archéologiques dans la région du Ténasserim -top-
L'histoire de la Birmanie méridionale d'avant la fin du XIIIe siècle demeure l'une des plus mal connues du pays à cette époque. En effet, avant que les axes maritimes de grande distance ne se développent au cours de la période médiévale et que la région du Ténasserim ne devienne un carrefour à la rencontre des routes majeures, de larges zones d'ombre subsistent sur les siècles antérieurs. Plusieurs fois disputée entre la Birmanie et le Siam, cette région n'a cessé d'être un enjeu stratégique et commercial de taille, et fut tantôt soumise par l'un ou l'autre des deux royaumes. Cette région doit sa prospérité à ses ressources en étain qui proviennent des mines situées près de Pakayi (Pagaye), à une quinzaine de kilomètres à l'est de Tavoy (H. L. Chibber, 1934). On ne sait quelle population était maîtresse en ces lieux avant qu'Anawratha ne conquisse les terres du Sud au milieu du XIe siècle.
Charnière également avec le monde Malais, le Ténasserim figure aujourd'hui parmi les secteurs les moins explorés de Birmanie en raison notamment des difficultés de se rendre sur le terrain. Toutefois, des prospections récentes menées en 2003 ont permis de dresser un premier état des sites archéologiques de la région et de réaliser des relevés des structures en place quand celles-ci existent encore en surface. L'architecture civile et domestique en particulier, étant des constructions en matériaux légers, il est souvent difficile dans ces régions de climat de mousson de retrouver des traces du bâti, même dans le cas d'emploi de briques. Ces campagnes de prospections renouvellent et enrichissent une documentation bibliographique bien maigre et déjà vieillie. Elles ont principalement eu lieu dans le secteur de Tavoy et plus modestement dans la région et l'archipel Mergui (fig. 4).
La région de Mergui-Ténasserim -top-
Très peu d'informations concernant la région de Mergui-Ténasserim nous sont parvenues bien que l'occupation humaine y soit attestée aux périodes anciennes. Les sources textuelles nous renseignent sur la ville même de Ténasserim (Taninthayi) : elle est communément identifiée avec l'antique Tun Sun qui apparaît dans les récits chinois de la dynastie des Liang (502-556 ap. J.-C.). Elle est décrite comme l'aboutissement d'une route commerciale menant vers la péninsule malaise (Imperial Gazetteer of India, 1908-1931, p. 296). M. Collis (1953, p. 227) mentionne la présence de céramique caractéristique de la dynastie Tang (618-907 ap. J.-C.) découverte sur le site. Plus tardivement, au cours de la période médiévale, divers auteurs font référence à Ténasserim et Mergui comme étant des villes portuaires importantes. Ainsi, la première apparaît dès le XVe siècle dans les récits de Nicolo de Conti ou d'Abdur Razzak, puis au XVIe siècle dans les textes de Tristan d'Acunha et de Duarto Barbosa ; la seconde est fréquemment décrite à la même époque, notamment chez le voyageur Cesare de Frederici qui parcourut la région en 1568.
D'un point de vue strictement archéologique, le rempart de Ténasserim et son pilier de fondation en granit est l'œuvre des habitants du Siam et date de 1373. Cette enceinte présenterait un tracé octogonal, mais le site lui-même n'a pu encore faire l'objet de prospections. Le plus ancien témoignage épigraphique de la région date du règne du roi Sawlu (1077 ?-1084). Cette inscription aujourd'hui détruite, à été trouvée à Maunlaw, à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Mergui, et était rédigée en langue pâli (G. H. Luce, 1969, p. 26). La première inscription en langue birmane date de 1269. Cette inscription retrouvée dans la pagode Shinkodaw à Thandôk, près de Maunglaw, décrit des dons à cette pagode par un certain Nga Pôn, usurier du roi de Pagan Naratihapathi (1255-1287). Un autre édifice bouddhique est également signalé dans les sources bibliographiques, il s'agit d'un monument nommé Zedawon et édifié par le roi Narapatisithu en 1208 sur une colline surplombant le fleuve nommé également Ténasserim. Les îles au large de Mergui ont, pour leur part, été un lieu d'échange maritime considérable, mais aucune source bibliographique ne mentionne le moindre vestige archéologique dans ce secteur. Les prospections dans la région n'ont pour l'instant donné que trop peu d'éléments pour en tirer des résultats probants, et il faut surtout prendre en compte le fait que la plupart des 800 îles que compte l'archipel sont couvertes de forêt primaire. Ces conditions sont bien entendu inappropriées à laisser des traces d'une quelconque implantation humaine, même récente.
La région de Tavoy -top-
Peu de vestiges archéologiques subsistent également dans la partie septentrionale du Ténasserim, mais l'état de nos connaissances dans ce secteur est toutefois plus approfondi.
La littérature coloniale britannique avait recensé dans un total de dix-neuf édifices bouddhiques auxquels s'ajoutaient les treize pagodes de la ville de Tavoy. Ces sources mentionnent l'existence des vestiges de neuf villes anciennes sans toutefois en donner les noms. Parmi ces neuf sites, la trace de sept d'entre eux a été retrouvée dans d'autres sources bibliographiques plus éparses, cinq ont été localisés et quatre ont fait l'objet de prospections : Atkalienaung et Yunmyo sont les deux sites qui n'ont pu être localisés ; Maungkara, Mokti, Thagara et Wedi ont été prospectés ; enfin le site de Kyethlut a été repéré sur carte mais non visité. Pour les périodes antérieures à celle de Pagan (1044-1287), les mentions d'anciens royaumes locaux concernent généralement le VIIIe siècle de notre ère.
Les sources traditionnelles contemporaines aux événements de cette période sont rares ou inexistantes et l'oralité demeure le moyen de transmission le plus fréquemment en usage en Birmanie. En cela, la région de Tavoy n'échappe pas à cette règle puisque les chroniques locales sont fondées sur la tradition orale. D'après celle-ci, Yunmyo serait la ville la plus ancienne des environs mais sa date de création et le nom de son fondateur sont tombés dans l'oubli. Il est mentionné à propos de ce site, qui n'a pu être localisé, qu'il était déjà en grande partie recouvert par les rizières au XIXe siècle.
Atkalienaung serait également un des sites les plus ancien puisque les sources orales s'accordent à situer sa chute en 715 de notre ère par des Shans. Il s'agit plus probablement de Thaïs ou d'habitants de l'actuelle Thaïlande qui sont communément désignés par les Birmans, et sans aucune distinction, comme étant des Shans.
Suite à la destruction d'Atkalienaung, la ville fortifiée de Maungkara aurait été édifiée. Située à l'extrémité ouest de l'actuelle commune de Dawei, les vestiges du rempart en brique sont encore visibles sur une partie de l'ancien tracé. Il subsiste aujourd'hui l'angle nord-ouest de la fortification sur une longueur totale de 900 mètres environ. Il ne reste presque plus rien de l'élévation du rempart, les structures encore présentes étant très souvent à l'affleurement du niveau de circulation actuel.
La vieille ville de Tavoy, connue également sous son nom vernaculaire Thagara, s'inscrit dans la continuité des fondations urbaines de la région. La tradition place sa fondation en 113 de l'ère birmane, soit en 751 de l'ère chrétienne, et l'attribue à un certain monarque nommé Thameinda. Cette ville est une des seules, si ce n'est l'unique, ville ronde de Basse Birmanie. L'espace fortifié, de 99 hectares, est enserré par trois remparts de brique circulaires et concentriques, entre lesquelles s'intercalent des douves. Les briques correspondent à des modules de grandes dimensions que l'on ne trouve, semble-t-il, que sur des sites antérieures à la conquête birmane du XIe siècle . Plusieurs petits stupas, de plan carré, circulaire ou octogonal, s'élèvent sur le rempart même et sont considérés par la tradition locale comme contemporains à l'édification de la structure défensive. Des dégagements ont été entrepris il y a deux ans par le Département d'Archéologie de Yangon, mettant partiellement au jour un bâtiment de brique de plan rectangulaire et barlong, divisé en plusieurs cellules et muni d'un avant-corps. Ces résultats n'étant pas encore disponibles, on ne sait quel type de matériel a pu être exhumé lors de ces fouilles et donc la durée d'occupation et la fondation du site ne sont pas encore posées de façon certaine.
À la fondation de Thagara suivent celles de Wedi et Mokti. On ne connaît pas leur date de création mais les deux sites sont considérés, dans les sources traditionnelles, comme étant contemporains l'un de l'autre et antérieurs au XIIIe siècle.
La vieille ville de Wedi est la seule des deux à posséder encore un rempart. Bien que partiellement conservée, la fortification présente un mur nord incomplet, un mur ouest entier parfaitement rectiligne, et un mur sud qui s'arrête sur le bord d'une rivière. Celle-ci constituait peut-être la limite est de la ville, mais on ne peut totalement écarter l'hypothèse d'un mur longeant la rivière car, si aujourd'hui aucune trace ne subsiste, il peut s'être effondré dans le cours d'eau.
La surface minimum encerclée par l'espace urbain, supposé rectangulaire, peut être restituée à une soixantaine d'hectare. On trouve également dans la partie nord-est du site un large tertre, relativement élevé et sur lequel on trouve une concentration de tessons, qui cache très probablement des structures anciennes et que la population locale interprète, là encore, comme l'ancienne résidence palatiale de la ville.
Le rempart de Mokti a fait plusieurs fois l'objet de recherches, notamment du département d'archéologie, mais les prospections n'ont pas donné les résultats escomptés : retrouver les limites de la ville avec son rempart. Quelques découvertes faites sur ce site sont toutefois intéressantes. Tout d'abord, la pagode Shwe Mokti, qui est une construction moderne, est implantée sur un petit promontoire qui recouvrirait les vestiges d'un ancien palais qui serait, d'après l'histoire locale, contemporain au rempart. Dans l'hypothèse d'une identification juste, cela impliquerait que ce point est géographiquement situé intra muros par rapport à l'ancienne fortification, et que, par conséquent, on détiendrait la localisation exacte de la vieille ville.
Lors du creusement d'un puits domestique, les habitants ont retrouvé des briques accompagnées de tablettes votives en terre cuite de culte bouddhique. Une monnaie de forme circulaire, d'un diamètre atteignant 6,5 cm de diamètre, a également été retrouvée sur le site. Les carreaux de brique sont de grande taille et correspondent à des modules d'environ 40 cm de long par 20 cm de large. On retrouve ce type de modules sur la plupart des sites antérieurs au XIe siècle, comme dans l'ancienne ville môn Ayetthema, ou sur d'autres sites pyus de Birmanie centrale. L'une de ces tablettes est visible au monastère : elle est en terre cuite moulée, mesure environ 10,5 cm de large et 14 cm de haut, et porte une inscription, qui semble être en écriture thaïe, de deux lignes sur la partie inférieure de la face décorée. La monnaie semble pour sa part porter des lettres birmanes. On connaît également à Mokti de nombreuses tablettes votives en terre cuite, portant des dédicaces en langue môn, qui furent rédigées par deux gouverneurs que le roi Kyanzittha (1084-1113) avait nommé à Tavoy (G. H. Luce, pp. 27 et 100).
Enfin, une dernière découverte importante a été exhumé dans un champs il y a une soixantaine d'années : une stèle en grès sculptée d'un Visnu à quatre bras sur Garuda qui marque aujourd'hui l'entrée de la ville et qui est considéré comme son génie protecteur ou nat. La divinité porte, entre autres attributs, une massue dans sa main droite.
L'état de nos connaissances actuelle de la Birmanie méridionale, encore très insatisfaisant, demande à être à la fois élargi et approfondi. Dans l'attente de pouvoir mener des fouilles indispensables dans cette région, des campagnes de prospections sont encore nécessaires, notamment sur le littoral au sud de Mergui où l'on ne connaît rien de l'occupation humaine passée. Des habitants de l'archipel nous ont, par exemple, signalé la présence d'un rempart près de Bokpyin, inconnu à notre corpus. À ce jour, les études de terrain dans la division du Ténasserim ont rendu possible la localisation de plusieurs sites répertoriés grâce aux données bibliographiques, et ont également permis de tester, en partie, la validité de ces sources dans cette région. Au-delà du travail de cartographie, d'inventaire, et d'analyse des vestiges archéologiques, le travail de terrain peut encore enrichir nos connaissances historiques par la prise en compte des légendes locales, transmises par le biais de l'oralité. Il faut certes aborder ces données avec prudence, mais on considère, dans cette étude, qu'un fond de vérité potentiel peut résider dans leur contenu, et qu'à ce titre, il ne faut pas les ignorer ou les passer totalement sous silence. Ce concept d'oralité, souvent écarté de nos méthodes de recherche occidentales qui n'ont foi que dans les écrits, ne peut ici être mis totalement de côté même s'il se montre parfois fragile. En effet, les enquêtes auprès de la population locale ont fait, et font encore partie intégrante de ce travail de terrain. Peu de données concernant l'environnement physique, la botanique et la biologie sont disponibles ; il nous faut rétablir les conditions naturelles qui ont favorisé ou défavorisé les implantations humaines. La pauvreté archéologique de la région ne doit pas cacher la richesse certaines de certains sites encore à observer. Peu de temple anciens, de carrefours marchands ou de cavernes préhistoriques, mais la ville de Tenasserim par où transitaient toutes les marchandises du sous-continent indien, du Golfe Persique et de l'Occident n'a pas encore révélée ses secrets, l'archéologie sous-marine, pour historique qu'elle soit, n'en demeure pas moins également une piste à développer.

IV. Un peu d'histoire -top-
Le Tenasserim est commandé par sa capitale Mergui, base militaire et centre des opérations aussi bien navales que terrestres. Tavoy au nord et Victoria Point au sud sont les villes qui marquent les limites de ce territoire . Des traces d'implantations humaines anciennes sont présentes sur les îles proches du continent, Kubin et ses dessins pariétaux (fig. 5), amas coquilliers dont on nous parle un peu partout, temple indien supposé s'élever sur Kisseraing , débris de porcelaines et tessons variés trouvées sur l'île de Sellore . On devrait également trouver des ports-entrepôts comme le pense M. Jacq-Hergoualc'h. La pauvreté n'est qu'apparente, car n'oublions pas que les distances immenses et tout reste à découvrir.
Il n'existe pas de document cartographique concernant l'archipel Mergui (fig. 6) antérieur à l'arrivée des Portugais, bien que la présence de Chinois et d'Arabes soit attestée avant l'arrivée de ceux-ci. Jusque là seuls les travaux cartographiques de Ptolémée étaient connus et la publication de sa "Géographie" en 1477 en Italie fut le premier "atlas" puisqu'il comprenait des cartes. La péninsule malaise n'était connue que sous le nom de Aurea Chersonesus, Terre d'Or. Avant le seizième donc il n'existe pratiquement rien, d'autant qu'à l'époque les navigateurs utilisaient des portolans plus que des cartes.
Les îles, ou tout au moins les côtes du Ténasserim, sont connues depuis longtemps des voyageurs car les routes commerciales entre le monde malais et l'Inde existent depuis les temps préhistoriques. La présence d'un réseau de communication ancien entre le sous-continent indien et l'Asie du Sud-Est est attesté. La présence indienne (marchands), par exemple en Thaïlande, à Takuapa (M. Jacq-Hergoualc'h, 1997), en Thaïlande est connue depuis très longtemps. Les marchands, les militaires et les religieux qui voyageaient utilisaient deux routes principales pour atteindre les "royaumes" intérieurs de l'Asie du Sud-Est. La première partait de Takuapa ou du Kedah, à travers l'isthme de Kra et rejoignait Chaiya. Une autre route, la célèbre passe des Trois Pagodes, partait de Tavoy pour rejoindre la vallée du Ménam Chao Praya en Thaïlande. C'est pourquoi le Ténasserim était convoité par la Thaïlande et la Birmanie, un passage pour les armées des deux pays qui combattaient pour la suprématie de la région tout au long du XVIe et du XVIIe siècles.
Cependant il faut remarquer que les premiers voyageurs en Asie du Sud-Est (Marco Polo, Odoric de Pordenone…) évitèrent toujours l'archipel Mergui, soit qu'ils passèrent au sud de celui-ci, soit qu'ils passèrent au nord. Même lorsque les navires et les marchands se rendaient en Asie du Sud-Est par la côte de la Birmanie, ils utilisaient le plus souvent le passage des Trois Pagodes au nord, ou les routes trans-isthmiennes à partir de Takuapa. Les Arabes connaissaient bien l'archipel Mergui mais leur route passait plus souvent par Ceylan et les Andamans, pour se rabattre ensuite sur la côte ouest de la Malaisie ou bien sur Sumatra. Il n'en demeure pas moins certain que leur célèbre Kalâh devait se situer non loin du Ténasserim .
Mergui était une ville stratégique par où transitait toutes les marchandises entre la mer Rouge, la côte Coromandel, le Golfe du Bengale et Ayuthaya. Tous devaient décharger leurs marchandises ici car les relations maritimes ont existé dès l'époque préhistorique non seulement entre la péninsule et les îles mais aussi entre l'Inde et l'Asie du Sud-Est (G. Coedès, 1962, p. 32 ; M. Jacq-Hergoualc'h, 1997). Ce ne fut qu'aux XVIIIe et XIXe siècles que les confrontations et la domination des pouvoirs coloniaux s'affirmèrent dans le Tenasserim. Le problème principal des puissances maritimes était de trouver un endroit sur la côte est pour s'arrêter durant la mousson. Ce problème devint crucial à l'époque des Européens arrivant de la côte Coromandel pour rejoindre l'Asie du Sud-Est. Siamois, Birmans, Anglais, Français se disputèrent cette région stratégique et halte idéale pour leurs bateaux.
Le Tenasserim est devenue la province la plus méridionale de la Birmanie avec Moulmein pour capitale et la première à être annexée par les Anglais en 1826 suite à la guerre anglo-birmane qui obligea le roi de Birmanie à céder Mergui et le Tenasserim, leurs îles et dépendances. En effet, par le traité du 24 février 1826 la Birmanie cède au Gouvernement Britannique l'Arakan et les province conquises de Ye, Tavoy, Mergui et Ténasserim, leurs îles et dépendances. Cet ensemble devint province du Ténasserim .
Les populations -top-
Bien qu'à la fin du XVIIe siècle il y eut beaucoup de bateaux dans l'archipel Mergui aucun signe des habitants, notamment les Moken, n'est faite. Ni Caesar Frederick (en 1567), ni Ferdinand Mendez Pinto (en 1545) ni même les premiers officiers anglais en 1819 ne les mentionnent. Une flottille française de 5 bateaux allant à Phuket en 1691 traversa l'archipel sans rien voir. Les Anglais également voyagèrent à travers l'archipel sans rien remarquer non plus. En 1783 le Capitaine T. Forrest établit un rapport détaillé des îles de l'archipel. En dépit du soin extrême apporté à ces notes aucune mention n'est faite des Moken ; seuls deux prahus malais sont décrits. En juillet 1511, Alphonse Albuquerque, vice-roi des Indes arrive avec ses dix-huit navires et ses mille quatre cents hommes à Malacca. Il connaît certes l'importance du verrou commercial de Malacca qu'il atteignit par Ceylan et le nord de Sumatra, comme beaucoup de navigateurs. La route qui passe par la baie du Bengale à travers l'archipel Mergui n'est pas encore un grand axe commercial.
La population a historiquement été composé de Môns , puis de Karens, de Malais, de Moken et de Birmans. Pour schématiser on trouve une majorité de Karens dans les terres, plus particulièrement sur les flancs de montagnes, pratiquant l'agriculture (riziculture sèche et inondée, horticulture…), des Môns, pratiquants la rizière inondée et les cultures maraîchères, des Birmans sur le littoral vivant côte à côte et parfois mélangés aux Môns le long des axes routiers et parfois dans quelques villages à l'intérieur des terres, des Moken, essentiellement dans les îles de l'archipel, des Malais, survivants des premiers colons venus de l'archipel insulindien, enfermés dans des îles (Sellore par exemple) ou dans des villes (Bokpyin par exemple). On trouve aussi, parmi les Karens des Pwo-Karens (Sud) et des Sgaw Karens (Nord), et, essentiellement dans la ville Mergui des musulmans venus d'Inde et des indiens arrivés dans les bagages des colons anglais quand ils annexèrent la Birmanie à l'Inde. Aujourd'hui de plus en plus les frontières ethniques se brouillent, tous les peuples se déplaçant et recréant sans cesse de nouveaux réseaux socio-économiques. On trouve de plus en plus de Karens sur les bateaux de pêche, fuyant les déplacements forcés et les opérations militaires fréquentes dans la région, point de passage entre la Birmanie et la Thaïlande. Ce point de passage situé en arrière de la ville de Mergui (non loin de la ville de Tenasserim est un bastion Karen, mais aussi Môn que l'armée à envahi depuis très longtemps et qu'il est difficile de visiter).
Les Birmans ne sont pas originaires de la région. Ils ont exercé leur domination sur l'embouchure de la rivière du Ténasserim dès 1167 (roi Narabadasithu). La domination birmane exerçait une souveraineté jusqu'à l'embouchure du Ténasserim depuis 1167 (roi Narabadisîthu). Les Siamois exerçaient leur influence sur Ténasserim et Tavoy et même Martaban à partir du XIIIe siècle. En effet nous savons que les rois Shans de la région étaient obligés de demander aux Siamois leur reconnaissance. Après le mariage (entre 1325-1330) d'une des filles du roi du Siam, les provinces de Tavoy et Ténasserim devinrent siamoises. La ville de Tenasserim fut fondée par les Siamois peu après (en 1373) et leur domination s'exerça jusqu'en 1765. Mergui devint une ville de seconde classe durant l'occupation siamoise ; l'administration de la province était confiée à une commission appelée Ocya Tannaw. La domination siamoise cessa avec la destruction d'Ayuthaya en 1767.

V. Les Moken : spécialisation économique et survivance identitaire -top-
De nombreux articles ont expliqué l'origine de l'ethnonyme et la situation nomade en Thaïlande (cf. J. Ivanoff, 1990, 2001, 2002 ; Narumon Hinshiranan, 1996) mais peu de travaux ont essayé de comprendre la situation des Moken en Birmanie (cf. J. Ivanoff et T. Lejard, 2002, Tin Yee, 1998). Celle-ci est complexe et nous l'aborderons avec l'étude des exonymes, des endonymes, des ethnonymes.
Les Moken de Birmanie, ethnonyme et origine -top-
Nous ne pouvons dater exactement l'arrivée des Moken dans l'archipel Mergui mais ils s'y sont installés relativement tard. La première mention à leur propos apparaît dans le Calcutta Government Gazette le 2 mars 1826. Peu après, en 1828, Hamilton, utilisant les notes des Documents Illustrative of the Burmese War (Calcutta, 1827), écrit dans l'East India Gazetteer (vol. ii. p. 226, Londres, 1828) :


Une race de gens, appelée Chalome et Pase par les Birmans sont dispersés à travers l'archipel Mergui. Mais leur peur des Malais et autres pirates les ont poussé à adopter un mode de vie non sédentaire.


L'idée de la fuite des Moken qui expliquerait leur mode de vie de nomades marins confrontés aux incursions des Birmans et des Malais a été accepté par de nombreux auteurs. Ainsi toute dynamique était niée à la société nomade.
Les Thaïs appellent les Moken Chao Talay ou Chao Lè (Hommes de la Mer), Chao Nam (Hommes de l'Eau), Chao Ko (Hommes des îles), Mogan (mauvaise prononciation de Moken), Thai Mai (Nouveaux Thaïs, terme appliqué en particulier pour les Moklen, les nomades sédentarisés sur le littoral des provinces de Phang Nga et de Phuket). Les Malais les appellent Besing (origine inconnue mais qui a peut-être une relation avec le mot "salé", en malais masing).
L'île de Basin est appelée l'île des Selung par les Birmans et l'île des Moken par les Anglais. On l'appelait autrefois Pulao Besing (l'ïle de Besing) quand les Malais dominaient la région.
Les Birmans les appelle Selung et ce nom possède plusieurs transcriptions : Chillones, Seelongs, Salones, Salons, Silongs, Selone, Selong, Selung, Silong et Salon. W. Carrapiett écrit en 1909, p. 1 :


Aucune tentative n'a été, pour autant que je le sache, faite de retracer l'origine du mot Salon. Les Birmans déclarent qu'ils sont incapables de dire quand il a été donné, et pourtant il est clair que ce sont eux les responsables, car ils étaient les maîtres des ces lieux depuis bien des années avant l'arrivée des Anglais.


Bien que les origines de ce nom demeure obscure, il est peut-être un dérivé de l'ancien nom de l'île de Phuket, Chalang ou d'un quartier de Myeik (Mergui) . Christopher Court (communication personnelle) rappelle qu'en moklen tselum veut dire "se noyer" avec la connotation d'être coincé dans l'eau boueuse ; ceci rappelle le terme moken lemo "immerger", première syllabe de l'ethnonyme. Ainsi les Birmans auraient gardé la première partie de la signification du nom Moken (lemo "immerger") qu'ils ont transformé en Selung, prenant appui sur le mot moken tselum et les Malais auraient conservé ce qu'ils pensaient être la signification de la seconde partie de l'ethnonyme Moken (masing en malais ou okèn en moken, "eau salée" : il s'agit peut-être d'un exonyme). Les Birmans ont pu prendre ce mot pour nommer les Moken (rappelons que les Birmans écrivent ce nom avec une final m mais qu'ils ne peuvent pas le prononcer ; ils utilisent alors la finale ng), respectant ainsi peut-être l'origine de l'ethnonyme Moken "immerger dans la mer" signification donnée par les premiers auteurs. Ce sens est rejeté par les Moklen mais a été développé par les Moken, notamment dans l'épopée de Gaman ce qui tendrait à dire que les Moklen sont des pré-Moken. Ce phénomène d'acceptation ou de rejet donne des valeurs culturelles à chaque groupe. Les Moken acceptent le fait d'être immerger mais pour les Moklen le mot tselum (en moken thelum) n'a rien à voir avec le nom du groupe. Dans la langue moken selung est un classificateur utilisé pour les stipes des bordés de coque.
Selon Kyaw Din (1917), on a donné aux habitants de Pin Oh, Kyaukpya et d'autres villages le long de Myitnge un quartier qui a été nommé le Quartier Myitmge ; les habitants de Pakok Taung et Taungpila se trouvaient dans le Quartier Alegyum ; les habitants de Thondoke, Thayin, Tawnaukle étaient dans le Quartier Naukle ; les "Talaings" de Moattama étaient dans le Quartier Talaingzu ; les habitants d'Aletan dans le Quartier Aletan ; les musulmans dans le Quartier Kankaung ; les "Kathes" (Moken ?) des îles se sont regroupés dans le Quartier Kathezu et le Quartier Seiknge ; les habitants de Palaw et ceux des villages du nord dans le Quartier Tavoyzu. Car il existe une autre théorie obscure qui fait dériver le nom moken d'un quartier de Mergui. W. J. S. Carrapiett écrit en 1909, p. 3 :


Selon une tradition siamoise les Salons vivaient originellement sur terre. Un jour un bonze leur demanda de l'aider à traverser la rivière mais ils refusèrent. C'est pourquoi il condamna la tribu entière qui depuis vagabonde sans foyer. Mais les Birmans disent que ces sont des Pathès ou Kathès ultérieurement appelés Salons. Les anciens affirment qu'à l'époque où les Anglais s'aventurèrent ici, il y avait quelques familles habitant dans le quartier Pathè de la ville de Mergui, connue maintenant sous le nom de Talaingzu. Mais aucun de ces anciens n'est capable de dire pourquoi le nom fut changé de Pathè ou Kathè en Salon.


Selon nos propres recherches à Mergui nous pensons que l'existence d'un important quartier Moken était une réalité mais que tous ses habitants sont repartis sur les îles.
Les Moken sont mentionnés pour la première fois dans la littérature en 1826 et le mot moken apparaît pour la première fois en 1846 dans A Primer of the Selong Language, leçons publiées à Moulmein par l'American Baptist Mission Press. Mais les missionnaires ont abandonné, découragés par les nomades rapportent les chroniques ; ils n'ont jamais réussi à évangéliser les Moken.
Très tôt certains navigateurs avaient remarqué l'ingéniosité navale des Moken et noté que la virure de maintien des bordés de coque en stipes de palmier Zalacca rumphii se nommait mo, qu'ils eurent tôt fait d'associer au nom de l'ethnie, supposé être la première syllabe de l'ethnonyme, le deuxième, kèn, provenant, toujours selon les observateurs, de okèn "eau salée". Une partie de l'étroite et vitale relation entre l'homme et son embarcation avait été découverte (entre mo, "ceinture de maintien des bordés de coque" et lemo "immerger") mais la deuxième partie du nom (okèn "eau salée") renvoyait encore à une explication fonctionnelle liant nomade et environnement qui sembla satisfaire les chercheurs pour plus d'un demi siècle. Ainsi la déchéance du nomade était, pensait-on, acceptée par le nomade lui-même qui se reconnaissait soumis à l'élément maritime (l'eau salée) et lié par un élément technique à son bateau (la ceinture de maintien).
De nombreux aspects culturels demeuraient dans l'ombre : la pauvreté revendiquée, la non accumulation de biens, le refus de la pêche et donc d'une certaine forme d'innovation technique. Ces caractéristiques, partagées par d'autres nomades, prennent chez les Moken un aspect idéologique qui puise sa force dans l'univers du mythe, là où s'enracine l'histoire. L'origine du nom et de l'identité seront révélées par les textes de la littérature orale et notamment par l'épopée de Gaman qui a offert à la société moken ses atouts identitaires. C'est l'épopée de Gaman qui explique les fondements culturels présidant à la constitution de l'ethnonyme. Pourtant cette fresque mythico-historique n'est jamais racontée, elle semble inexistante dans la mémoire des jeunes, qui n'ont gradé des amours adultérins des héros que la trame pour leurs chants alternés, quotidiennement chantés. Chaque Moken connaît les raisons de son mode de vie et de ses origines, chaque moken connaît les aventures épiques des amants adultérins Gaman et Kèn. Leurs aventures narrées dans l'épopée de Gaman nous rapportent qu'autrefois les Moken vivaient regroupés sous la direction de leur reine Sibian. Un jour apparut Gaman le Malais qui apporta le feu et surtout le riz. Gaman épousa la reine Sibian mais commit un adultère avec Kèn, jeune soeur de la reine. Depuis cet adultère épique on impose aux jeunes époux de construire leur propre embarcation. Furieuse et blessée la reine condamna sa sœur à être immergée lemo kèn "immerger Kèn", qui offrira l'ethnonyme Moken. La reine imposa également son peuple à l'errance en l'obligeant à conserver la marque de ses sentences sur les bateaux, les échancrures. "Qu'elle soit immergée celle qui se nomme Kèn", lemo kèn, soit moken. Voici donc révélé le nom de l'ethnie et les raisons qui conditionnent l'organisation sociale et spatiale des hommes. Bien sûr cette histoire est certainement une transcription imaginaire de phénomènes historiques mais les sentences de la reine blessée sont acceptées par tous les Moken. Avec cette condamnation qui marque la fin de l'attache terrestre c'est la forme symbolique du bateau qui apparaît ; il devient un double du corps humain avec ses échancrures avant et arrière, son ventre, ses joues, son cou. Et comme les hommes qu'il transporte il ne peut accumuler, condamné à produire, consommer et évacuer au jour le jour comme nous le rappellent sa "bouche qui mange" et son "arrière qui défèque" (fig. 7).
En Birmanie la tradition orale des Moken semble éteinte, ou plutôt étouffée en attendant de voir ce que l'avenir réserve. Les chamanes sont invisibles mais toujours ailleurs et omniprésents, les potao en charge du sacré ne se mettent pas en avant, la société moken en Birmanie retient son souffle. Cependant elle se reconstruit perpétuellement, s'adaptent et comme toujours intègre l'Autre pour désamorcer les contacts. Mais jusqu'où le syncrétisme de la société moken peut-il aller ? Elle a accepté les nat, les phi et les jin, les esprits des grandes religions en rejetant les dieux. Aujourd'hui les nouveaux dieux, sont la vitesse et la communication. Celui qui possède les instruments de la communication est celui qui pourra profiter pleinement de la certaine liberté des pratiques dans l'archipel. Bateaux plus rapides, accès aux réseaux de communication, de distribution… et les Moken ne s'y sont pas trompés et ils intègrent cette force nouvelle non pas dans leur techniques, ou sous une quelconque forme d'innovation mais dans leur rites et croyances. Les avions à hélices permettent la communication spirituelle entre les îles, on envoie ainsi, par l'intermédiaire du vent sacré qui déplace les hélices et les tissus blancs de la transe, les messages des esprits ; les téléphones portables en plastique sont aussi présents sur les autels, ils permettent symboliquement, et en temps réel, la communication, ce qui est l'expression visible des raisons des transes cataleptiques des chamanes, partis dans "faire le tour des terres", chercher le message des esprits et ainsi unir les hommes et les ancêtres dans une seule et même démarche spirituelle. Mais les Moken sont surtout des collecteurs, devenus récupérateurs, qui adaptent les détritus de la civilisation en fonction de leurs besoins et selon leur codes. Tout a une fonction pour eux, rituelle ou symbolique, mais tout ce qui extérieur, jugé dangereux, est puissance. Ainsi les poupées indiennes noires sont les démons, Goldorak est placé sur le devant de certains autels pour combattre ces mauvais esprits, les petits soldats et les petites voitures permettent d'écraser les légions de mauvais esprits, et les militaires birmans eux-mêmes, qui chassent les Moken de leurs îles sont représentés sous la forme de poteaux aux esprits : n'ont-ils pas renforcé la mobilité, comme les esclavagistes d'antan qui fondèrent la société moken en l'emportant (c'est-à-dire la séparant de sa chrysalide et lui donnant une origine et donc une identité) ?
La situation actuelle -top-
Pour un œil peu avisé les Moken, les Birmans et les Karens naviguant dans l'archipel se ressemblent : famille vivant sur des bateaux, mise en place d'échange entre bateaux (Karen échangeant aux Moken par exemple), disparition de certains signes identitaires techniques (généralisation du gouvernail axial, disparition progressive des échancrures des bateaux moken, fig. 8), consommation de produits souvent identiques (oursins, chitons et huîtres spécialités moken sont consommés par tout le monde, les Moken échangeant même parfois leurs propres biens de consommation) en les faisant sécher, navigation en petits groupes à travers des aires bien répartis entre chacun, les Moken adaptent eux-mêmes des filets à leurs bateaux et pratiquent de temps à autre une pêche à pied. Celle-ci pourtant ne rapportera jamais autant d'accompagnements du riz que la collecte d'un estran riche. … La disparition, ou la minimalisation de l'économie de marché locale, la petitesse des réseaux de distribution et le contrôle permanent ont nivelé les situations ethniques. La domination économique permet une domination ethnique et le développement d'une idéologie "nationale". Ainsi la production des Birmans et des Moken (hors pêche que nous étudierons dans le chapitre suivant) est pratiquement identique depuis deux siècles. Tous font de la collecte, de la pêche et des échanges souvent sous forme de troc. Les produits d'échange se ressemblent, les holothuries et les coquillages de nacre (type turbos verts) dominant nettement . Ces denrées autrefois exclusivement moken deviennent une valeur pour tous les marins qui les consomment. Mais le problème de la mobilité est là et les nomades ne peuvent pas toujours aller où ils veulent. Par contre les Birmans de l'archipel nomadisent de plus en plus et parfois même en famille. En fait Birmans et Moken tendent à se rejoindre, du point de vue économique et culturel et cela pour une simple question de survie, les grandes productions (nids d'hirondelles, œufs de tortues…) ayant disparues ou étant tombés dans les mains de riches commerçants favorisés par les potentats locaux. Mergui et Ranong (en Thaïlande) sont les deux extrêmes où les marins et les nomades peuvent échanger le produit de leur collecte. De plus en plus Mergui s'affirme comme une importante place de redistribution.
Aujourd'hui si Mergui est une ville éteinte au point de vue commercial elle est dynamique et vivante, un melting pot explosif : birmans, indiens, malais, arabes, moken, karen… Elle est le reflet d'une épopée commerciale et politique. On distinguera cinq périodes dans l'histoire du commerce ancien, moderne et contemporains :
1) jusqu'au XVIIe Mergui est un port de commerce important mais uniquement de transit. Il s'agit d'un passage obligé pour atteindre la Thaïlande ou pour rejoindre l'Inde. On ne fait guère attention aux productions locales sinon bien sûr localement ;
2) XVIIe/XVIIIe la production est locale (holothuries, nids d'hirondelle…), port de pêche…
3) XIXe l'exportation et l'utilisation des forces productives locales (Moken, Indiens) arrivent et de nouveaux produits apparaissent sur le marché ;
4) le XXe (jusqu'à la deuxième guerre mondiale) voit le développement des productions de types "industrielles" (caoutchouc et étain) ;
5) le XXe (après deuxième guerre mondiale) voit la disparition volontaire des productions industrielles et dissolution des voies commerciales; le silence retombe sur la ville.

VI. Appropriation de l'environnement maritime par les Birmans -top-
Depuis un quart de siècle environ les Birmans commencent à coloniser l'archipel Mergui et, ces dernières années, ils s'installent sur les îles éloignées du continent. On peut en effet diviser l'archipel en trois séries d'îles ; les îles littorales bordées de mangrove et limoneuses, les îles médianes, vastes, élevées et alternant corail et mangrove et les îles du large situées en eaux profondes et coralliennes. Les raisons pour lesquelles les Birmans viennent vivre dans l'archipel sont sans aucun doute d'abord économiques ; ils tentent ainsi d'échapper à la rigidité socio-économique imposée par les autorités. Il existe probablement également des raisons d'ordre politique. Quoi qu'il en soit, les nomades moken présent depuis la fin du XVIIe siècle dans les îles sont maintenant confrontés à la présence d'une nouvelle classe sociale de pêcheurs birmans. Nous exposerons ici les modes d'appropriation du milieu maritime par les Birmans ainsi que les conséquences de leur colonisation sur la vie des Moken.
Rituel et religion -top-
L'appropriation d'un nouvel environnement peut se découvrir à plusieurs niveaux, technique, rituel, symbolique et mythologique. Avant l'apparition du bouddhisme, chez les peuples qui allaient former plus tard le royaume birman, existait une multitude de cultes traditionnels, dédiés le plus souvent à des esprits non personnifiés de la nature et parfois à des divinités locales, à l'origine de l'actuel culte des nat .
Peu d'études ont été effectuées spécifiquement sur les croyances liées à la mer. À ce propos, D. Bernot (1996) souligne le peu d'éléments de la mythologie birmane se rapportant à l'océan, ce qui confirme le passé de "marins d'eau douce" des Birmans (F. Robinne, 1990 et 1995). Souvent, dans les contes faisant référence à la mer ou l'océan, les termes même désignant les étendues d'eaux salées ne sont pas employés et dans tous les cas ce milieu constitue une barrière autant physique que culturelle. Il s'agit du royaume considéré comme celui de tous les dangers, infranchissable pour cette civilisation fondée avant tout sur la riziculture.
Le culte des nat forme un système de croyances communes à la plupart des pêcheurs birmans, considérés ici comme un groupe émergent de la société birmane plutôt qu'une simple catégorie socioprofessionnelle, dont il s'agit encore de définir les caractéristiques. Les quelques éléments apportés ici sont une première tentative pour comprendre le système de croyances de cette communauté, autrement dit la façon dont elle s'approprie un nouvel environnement, celui des îles et du milieu marin.
D'après D. Bernot (1996), Ce U Pagotta, U Shin Gyi et Manimekhala sont les trois figures dominantes chez les pêcheurs birmans, ou devrait-on dire, les seules figures religieuses du quotidien des marins. Ces trois entités reflètent bien les différents niveaux du panthéon birman local :
- U Pagutta est un moine bouddhique particulièrement vénéré dans la région du Tenasserim, devenu "saint bouddhique" après avoir vaincu le démon Mara. Ce moine assez puissant pour vivre sereinement sous la mer, montre la voie aux Birmans pour échapper aux vicissitudes inhérentes au cycle des réincarnations, et non spécialement aux dangers de la mer ;
- U Shin Gyi est un nat qui, même s'il ne fait pas partie du panthéon des 37 , est lui aussi connu dans toute la Basse-Birmanie ; il est le gardien des eaux salées ; il est par ailleurs le seul nat a être devenu "esprit" de son vivant, charmant démons et déesses, tigres et crocodiles en jouant de sa harpe. Même s'il n'existe pas de culte à proprement parler pour ce nat - il n'est jusqu'à présent pas l'objet de possession par les nat kadaw (littéralement "épouse de nat") qui sont des spécialistes du culte des 37 - il est le plus important pour les pêcheurs, invoqués contre les dangers de la mer.
- Manimekhala est une déesse d'origine indienne régnant sur les océans, que l'on retrouve dans toute l'Asie du Sud-Est continentale (cf. S. Thierry, C. Court et J. Ivanoff, 2001). Sa place dans les croyances birmanes est cependant moins importante que celle de U Shin Gyi ou U Pagutta. Elle figure notamment dans la légende du roi Alaungsitthu (12e siècle), le sauvant des eaux.
Nos enquêtes menées dans l'archipel et notamment dans les îles Sisters (fig. 9), parmi les "Birmans des îles" et les pêcheurs, nous ont permis de constater que, plus encore que ces trois personnages, un autre nat fait désormais partie du quotidien des pêcheurs birmans de l'archipel Mergui. Son nom, Nashi'ma, est en effet récurrent pour désigner l'esprit présent dans la proue du bateau. La transcription utilisée ici diffère de la transcription littérale de sa forme écrite, ma shin ma, même si elle nous informe par ailleurs de son origine ; shin ma est en effet un terme employé dans les milieux "périphériques" à la culture birmane pour désigner une nat thami ("esprit femelle" : myanmar-english dictionnary, 1998, p. 237) non personnifiée . La transcription volontairement différente fait référence au nom tel qu'il est employé par les pêcheurs pour désigner un esprit bien distinct, avec un territoire et des fonctions qui lui sont propres. Notons enfin que l'élaboration du panthéon des 37 nat a consisté à amalgamer des personnalités des règnes birmans avec des esprits préexistants : "des mythes qui sous-tendaient les premiers cultes communautaires, il ne peut rester que des figures, des motifs, sur lesquels se sont greffées des légendes de héros" (B. Brac de la Perrière, 1989, p. 32). Il n'est donc pas étonnant, si l'existence de Nashi'ma est effectivement récente, que cet esprit ne soit pas (encore) personnifié.
S'agit-il réellement d'un nouveau nat ? Lors d'un entretien, une nat kadaw de Mergui nous a présenté Nashi'ma comme un nom local du le'main, la patronne des bateliers et des cultivateurs (Judson's Dictionnary, 1893, p. 1004). Il s'agit probablement d'une équivalence fonctionnelle faite par une spécialiste du culte qui n'est cependant pas sans intérêt, dans la mesure où elle fait le lien entre eaux douces et eaux salées. Une continuité qui peut être observée également dans la construction des embarcations traditionnelles birmanes employées pour la pêche maritime, qui ont été adaptées des embarcations fluviales et notamment des barges royales (F. Robinne, 1994 ; L. Gansser et J. Ivanoff, 2001).
Quoi qu'il en soit, Nashi'ma peut à l'heure actuelle être considérée comme un nat à part entière. Plusieurs éléments symbolisent sa présence : la proue de la plupart des bateaux, et en particulier des bateaux de pêche artisanale (notamment les long hlè), est enduite de tanaka et une boîte contenant tous les attributs d'une femme (longyi , rouge à lèvre, etc.). Lors du départ pour une campagne de pêche, le propriétaire du bateau effectue un rituel impliquant successivement U Shin Gyi, Nashi'ma et Bo Bo Gyi (littéralement "grand-père"), le gardien du village . Une fois en mer, Nashi'ma est seul objet d'un rituel pratiqué au lever et au coucher du soleil. Ce rituel observé à bord d'un long hlè consiste à déposer successivement trois bâtons d'encens sur le moteur (pour son bon fonctionnement), les engins de pêche (pour le succès de la pêche) et enfin sur la proue (tête du bateau et résidence de l'esprit). Contrairement à celui précédant le départ en mer des pêcheurs, ce rituel peut être effectué par n'importe quel membre de l'équipage : Nashi'ma est donc le nat du groupe, qui accompagne les pêcheurs tout au long de leur voyage, veillant sur chacun d'eux. Un foulard rouge et blanc est également noué autour de la proue et des pièces de tissu, toutes identiques, s'accumulent également sur le "mât" du bateau toujours en hommage à Nashi'ma . Ces dernières permettraient en outre de prouver l'existence d'un élément - le mât - dénué de fonction technique primordiale puisqu'il n'y a aucun gréement sur les bateaux. Il sert en outre différentes techniques de pêche d'un bateau à l'autre, en y installant une poulie de bambou pour le relevage des filets, ou encore en permettant l'installation d'une barre transversale pour le séchage des agrées. Mais le mât est aussi l'élément qui communique avec les forces célestes, il est donc symboliquement nécessaire : les engins de pêche sous l'eau, les hommes sur le bateau, le mât dans les cieux. C'est tout cela qui forme système avec l'union des éléments, accomplie par Nashi'ma.
La proximité de Nashi'ma pallie la distance des hommes au nat U Shin Gyi. Le mythe de ce dernier recèle des éléments révélateurs d'une pêche autrefois limitée au littoral (D. Bernot, 1996) : l'histoire raconte que le bateau de U Shin Gyi et de son équipage parti de Yangon, était stationné sur une île du delta de l'Irrawady lorsqu'il devient nat particulièrement aimé des gens vivant au bord des rivières et des fleuves. Ce glissement des compétences du nat venu des eaux saumâtres pour dominer la mer est identique à l'itinéraire technique suivi par les bateaux de pêche traditionnels dont les origines sont fluviales. Enfin, le matin de la deuxième journée du rituel de possession lors d'une cérémonie aux 37 nats, parmi les offrandes faites aux différents nat, "avant que la préparation ne soit salée, une part est mise de côté pour 'Ou Chin' dji, le Maître des régions baignées par les eaux saumâtres" (B. Brac de la Perrière, 1989, p. 166).
Car si U Shin Gyi est celui que l'on invoque encore pour venir à bout des dangers de l'océan, Nashi'ma est le protecteur des hommes lorsqu'ils sont sur le bateau, c'est la femme, shin ma , de leur foyer en mer, leur seul et unique refuge . Ainsi ces deux nat se complètent sans se concurrencer, complémentarité renforcée par la dualité homme/femme entre les deux esprits.
Pour en finir momentanément avec ces entités il faut donc noter l'importance symbolique de Nashi'ma qui unit la mer et le bateau, les pêcheurs et les forces qu'il entreprend de dominer ou au moins de travailler. Une appropriation est donc d'abord une constitution d'un système symbolique qui, chez les pêcheurs birmans s'enracine dans les croyances aux nat, dont le terreau constitue l'outil d'appropriation privilégié de part son adaptabilité, leur permettant de trouver une aide symboliquement plus ancrée dans leur environnement que la religion bouddhiste.
Les techniques de pêche -top-
Le développement symbolique des pratiques religieuses birmanes dans l'archipel Mergui n'ont pas encore leur équivalent au point de vue des techniques. Celles-ci sont encore au stade de l'expérimentation. Cette expérimentation est aussi le résultat des moyens mis en œuvre pour le développement de la pêche, et ils sont faibles. L'inventivité technique chez les Birmans est d'abord une appropriation de techniques préexistantes qu'ils utilisent pour leur propre intérêt. Cependant l'extrême réactivité des pêcheurs et de la filière pêche au niveau technique est un indicateur du potentiel créatif birman. Celui ne peut que se développer dans les années à venir.
Les pêcheurs birmans disposent d'un outillage simple, pour l'instant adapté à leurs besoins et au niveau de développement de leur marine, mais une technique en constante adaptation. Techniques de construction navale et techniques de pêche évoluent de concert. Cependant, les embarcations de pêche traditionnelles, essentiellement dérivées de la batellerie (L. Gansser et J. Ivanoff, 2001), sont en plus grande évolution et adaptation car héritées d'une tradition ancienne de navigation fluviale. La métamorphose de la flotte birmane répond tout d'abord aux contraintes de la législation sur la pêche. On pourrait définir trois types de pêches, chacune ayant une législation particulière :
- la pêche hauturière : les chalutiers, principalement des walats et wadans , sont possédés par des compagnies installées dans les grands port birmans : Yangon, Moulmein et Mergui. Ils effectuent des campagnes courtes ;
- la pêche côtière et semi-artisanale : chaque bateau possède une licence autorisant les pêcheurs à effectuer un maximum de deux campagnes par mois étalées sur un maximum de 15 jours ;
- la pêche artisanale, pratiquée depuis le littoral, ou dans les îles.
Ce sont ces deux dernières catégories qui nous intéressent ici, car elles témoignent le plus de la facilité d'adaptation des Birmans. Les contraintes légales freinent la capacité d'innovation technique et il faut un juste équilibre entre investissement et retour sur investissement. Celui-ci est très aléatoire dans la mesure où les pêcheurs ne maîtrisent pas encore leur environnement, et notamment les fonds et leur productivité. Dans ces conditions, toute la marge de manœuvre économique laissée par le gouvernement est utilisée par les Birmans. Ainsi, le long hlè commence à perdre sa coque monoxyle. Ceci pour des raisons économiques, car le bois utilisé est cher et que les troncs nécessaires se raréfient (Hopea, Shorea sont abattus et disparaissent des forêts primaires au même titre que le bois de teck, ce dernier étant cependant replanté). Mais il s'agit surtout de s'adapter aux contraintes du marché qui se développe. Alors les coques sont rallongées par des planches, ce qui permet d'agrandir les cales et de stocker plus de glace et de fioul, la distribution encore difficile et aléatoire se mettant progressivement en place dans les îles (île-relai, etc.). Le modèle traditionnel de long hlè, encore très présent du côté de Mergui disparaît dans le Sud où il évolue vers les shan hlè. Ce modèle a été observé dans les environs de Victoria Point et les plans auraient été réalisés par une commerçante birmane de Mergui.
Dans la flotte de pêche birmane, les bateaux originaires d'autres cultures tendent à prendre une place de plus en plus importante. C'est le cas par exemple du bateau malais (pashu: hlè), dont les caractéristiques sont très appréciées des pêcheurs puisqu'il est plus rapide, plus maniable et adapté à la navigation sur estran grâce à son faible tirant d'eau, contrairement au traditionnel long hlè encore utilisé dans les eaux limoneuses. Notons qu'avec sa forme oblongue, le pashu: hlè permet de placer le moteur en position centrale contrairement à celui des long hlè qui est latéral, alors que la quille est centrale. Ainsi les Birmans sont en pleine phase d'expérimentation, multipliant les essais technologiques (bateaux malais, thaïs, birmans modifiés, etc.) afin d'occuper au maximum leur niche économique.
Les techniques de pêche stricto sensu recensées dans l'archipel sont pour la plupart communes à toute l'Asie du Sud-Est. Les plus courantes sont :
- la palangre (pan chadè) utilisée pendant la saison sèche. Cette technique a un rendement faible. C'est aussi la saison pendant laquelle les eaux sont les moins poissonneuses ;
- les filets (pai') simples sont utilisés pendant la saison des pluies. Les autres (à trois couches pour les crevettes, relevant pour les calmars, etc.) sont utilisés toute l'année ;
- les nasses : fixes (san: da), à calmars (kin: mun hmjoun:).
Ces techniques, contrairement aux embarcations, sont encore peu adaptées, n'ayant pas hérité des techniques de pêche en milieu fluvial. Cependant, on voit apparaître, dans la même dynamique d'expérimentation, des emprunts faits à d'autres cultures, comme les nasses à mérous (pan' ni hmjoun:), qui d'après leur constructeur proviendraient du Japon.
Les techniques de pêche et de construction navale révèlent donc un paradoxe, celui d'un système dynamique résultant à la fois d'une remarquable adaptabilité des Birmans en évolution dans un contexte politique et économique rigide : donnons pour exemple l'obligation pour les pêcheurs d'obtenir chaque année une licence qui ne les autorise qu'à deux campagnes par mois, réparties sur un maximum de quinze jours et qui constitue donc un frein à la productivité et à l'enrichissement personnel. Mais ce frein lui-même est adapté à une situation locale. Par peur de l'enrichissement d'une classe sociale qui s'affirme comme productive et réactive aux forces du marché et par souci de contrôle, le développement de la pêche n'en est encore qu'à ses débuts. Mais plus encore que ce contrôle étatique il est difficile de mesurer le capital halieutique et la capacité à prélever des ressources. Face à ces interrogations, les Birmans attendent leur heure.
En deux années l'hétérogénéité de la flotte - dominée cependant par les long hlè - est devenue homogène. De la même façon la pêche s'est organisée autour de coopératives, le gouvernement fixant les prix et organisant la redistribution locale et les exportations. Face aux peu de moyens dont disposent les pêcheurs et au contrôle exercé par les autorités, les Birmans se caractérisent par leur réactivité, leur mobilité et au final leur rentabilité. Comme si tout et tous étaient prêts pour exploiter ce nouveau secteur économique avant d'en avoir fait la moindre expérience.
Interactions entre Moken et Birmans -top-
Nous partirons de la situation observée dans l'archipel des Sisters, composé de 5 îles situées au nord du district de Victoria Point (Anne, Charlotte, Eliza, Jane, Maria) à 11' 15 to 27' N. et 97° 57' to 98° 5' E. Ce groupe d'îles est désigné par les Moken sous le nom de lèngan, ce qui signifie "la main", terme que les Birmans ont repris en leur donnant peut-être une autre signification, La Ngann Kyunn Su ("les îles de la lune salée" ?), comme le désigne les Birmans, est probablement dérivé du nom moken, perdant de la sorte son sens primordial : c'est aussi de cette façon que l'on s'approprie un environnement. C'est un archipel d'îles complémentaires : sur une île on trouve des cochons sauvages, sur une autre des cerfs-nains, sur une de l'eau, sur l'autre des fruits… Les fonds coralliens ou sableux permettent aux Moken de pratiquer leur collecte et les petits satellites autour sont autant de postes pour guetter les requins et les raies. D'une altitude moyenne de 610 pieds elle est un bon compromis entre les îles du continent (plates et cultivées) et les îles du large (hautes et sauvages).
La Ngann Kyunn Su est donc un point de rencontre entre les plus grosses îles proches du continent et les îles les plus éloignées, entre deux environnements, entre deux districts, leur permettant de bénéficier des facilités de Mergui au Nord et de Victoria Point au Sud où les relations entre Birmans et Moken sont les plus développées.
Parmi les 5 îles qui le composent, seules Anne et Charlotte, les deux îles les plus au Sud sont habitées ou fréquentées par trois groupes moken, issus du même sous-groupe de l'île de Domel toute proche .
Le premier groupe composé d'une dizaine de maisons et de quelques bateaux (mi-moken et mi-birman) est celui du potao Daké, résidant sur l'île d'Anne, dirigeant le plus ancien village permanent à s'être installé dans les Sisters. Il s'agit par ailleurs du groupe le plus "acculturé", sédentarisé depuis une dizaine d'années. En trois années son village a été dominé par les Birmans par une série d'inter-mariages et d'échanges économiques.
L'île de Ch